Je fus conduit chez le Pape en passant par un grand nombre de petits salons. Il me reçut debout et me tendit la main, que je ne baisai pas (…). Je lui soumis brièvement mon affaire. Il répondit sur un ton sévère et catégorique (…) :

« Nous ne pouvons pas soutenir ce mouvement [sioniste]. Nous ne pourrons pas empêcher les juifs d’aller à Jérusalem, mais nous ne pouvons en aucun cas soutenir cela. Même si elle n’a pas toujours été sainte, la terre de Jérusalem a été sanctifiée par la vie de Jésus-Christ. En tant que chef de l’Eglise, je ne peux vous dire autre chose. Les juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons pas reconnaître le peuple juif. » (…)

Et voilà, pensai-je, le vieux conflit qui recommence entre Rome et Jérusalem ; lui représente Rome, moi Jérusalem. (…)

« – Mais que dites-vous, Saint-Père, de la situation actuelle ? demandai-je.

– Je sais bien qu’il est désagréable de voir les Turcs en possession de nos Lieux saints, répondit-il. Nous sommes forcés de le supporter. Mais soutenir les juifs pour qu’ils obtiennent eux, les Lieux saints, c’est une chose que nous ne pouvons pas faire. »

Je soulignai que notre motivation était la détresse des juifs, et que nous entendions laisser de côté les questions religieuses.

« Oui, dit-il, mais nous, et plus spécialement moi en tant que chef de l’Eglise, ne le pouvons pas. Deux cas peuvent se présenter. Ou bien les juifs restent fidèles à leur croyance et continuent d’attendre le Messie, qui pour nous est déjà venu. Dans ce cas, ils nient la divinité de Jésus, et nous ne pouvons rien faire pour eux. Ou bien ils vont là-bas sans aucune religion, et dans ce cas-là nous pouvons encore moins les soutenir. La religion juive a été la base de la nôtre, mais elle a été remplacée par la doctrine du Christ, et dès lors nous ne pouvons plus reconnaître son existence. Les juifs, qui auraient dû être les premiers à reconnaître Jésus-Christ, ne l’ont pas fait jusqu’à ce jour. »

Je faillis dire : «  C’est ce qui arrive dans toutes les familles. Nul n’est prophète dans sa famille. » Au lieu de cela, je déclarai : « La terreur et les persécutions n’étaient peut-être pas les meilleurs moyens pour éclairer les juifs. »

Il répliqua cette fois avec une simplicité désarmante :

« Notre Seigneur est arrivé sans disposer d’aucune puissance. Il était pauvre. Il est venu en paix. Il n’a persécuté personne, on l’a persécuté. Même les Apôtres l’ont abandonné. Ce n’est qu’ensuite qu’il a grandi. C’est seulement au bout de trois siècles que l’Eglise a été mise en place. Les juifs avaient donc le temps de reconnaître la divinité de Jésus-Christ sans aucune pression extérieure. Mais ils ne l’ont pas fait, ils ne le font toujours pas à l’heure qu’il est. »

« Mais, Saint-Père, dis-je, la situation des juifs est épouvantable. Je ne sais si Votre Sainteté réalise toute l’ampleur de ce drame. Nous avons besoin d’un pays pour les persécutés.

– Mais cela doit-il être Jérusalem ? demanda-t-il.

– Nous ne demandons pas Jérusalem, précisai-je, mais la Palestine, seulement le pays profane.

Il répéta : « Nous ne pouvons pas soutenir cela. »

«- Connaissez-vous, Saint-Père, la situation des juifs ? questionnai-je

Oui, je l’ai connue à Mantoue, répondit-il. Il y a des juifs là-bas. J’ai d’ailleurs toujours eu de bonnes relations avec les juifs. Tout récemment, un soir, j’ai eu la visite de deux juifs. Il est vrai qu’il existe des rapports qui se situent en dehors de la religion : des rapports de courtoisie et de charité. Nous ne refusons aux juifs ni l’une ni l’autre. Du reste, nous prions pour eux, afin que leur esprit s’éclaire. Précisément en ce jour, nous célébrons la fête d’un incroyant qui, sur le chemin de Damas, s’est converti de façon miraculeuse à la vraie croyance [Saint Paul]. Ainsi, si vous allez en Palestine et si vous y installez votre peuple, nous préparerons des églises et des prêtres pour les baptiser tous. »

Theodore Herzl – Journal 1895-1904 in Marvin Lowenthal, The diaries of Theodor Herzl, New York, The Dial Press, 1956, pp. 426-428

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Commentaire de la rédaction :

La réponse de l’excellent et saint pape se passerait de commentaire, tant elle est claire et recoupe les impératifs spirituels et temporels de la Doctrine chrétienne. Il est également intéressant de se pencher sur la personnalité de Théodore Herzl et de l’état d’esprit entretenu par cette génération de juifs socialistes, nationalistes et apparemment purement rationalistes. A ce titre, le catholique intéressé lira avec profit cet article du professeur Daniel P. Hadley, qui expose de façon plus générale le contexte géopolitique de l’entreprise sioniste dans les années 1890-1910. Nous en avons traduits quelques passages ci-dessous :

Le 22 janvier 1904, quelques mois avant la mort de Herzl, celui-ci rencontra le cardinal Merry Del Val. Lorsque leur conversation s’orienta sur la question du sionisme, il fut répondu à Herzl :

« Je ne vois pas en quoi nous pourrions prendre la moindre initiative dans cette affaire. Aussi longtemps que les juifs nient la divinité du Christ, nous ne pouvons certainement pas faire une déclaration en leur faveur. Non que nous ayons la moindre haine envers eux. Au contraire, l’Eglise a toujours fait en sorte de les protéger. Ils sont à nos yeux d’indispensables témoins des plans de Dieu sur terre [ndlr : prophétie de la conversion des juifs infidèles dans les derniers temps]. Mais ils nient la divine nature du Christ. Comment alors, pourrions-nous accepter qu’ils entrent en possession de la terre sainte, sans renoncer à leurs principes les plus essentiels ? »

La première réponse que Herzl fit au cardinal fut de lui affirmer que les Saints lieux seraient placés sous mandat international et qu’ils ne concernaient pas les projets sionistes de l’état juif. Plus après, Herzl dit encore : « Personne ne vous demande de prendre cette initiative, Votre éminence ! L’initiative sera prise par les grandes puissances. Vous n’aurez qu’à donner votre approbation. » Le cardinal Merry De Val ne changea pas de position, mais il arrangea tout de même pour Herzl un entretien avec le pape.

Le jour suivant, Herzl rencontra le roi d’Italie. A un certain moment de la discussion, ils se mirent à évoquer Sabbatai Tsevi, auquel Herzl s’était ironiquement comparé, quelques années plus tôt. Herzl dit au roi que seuls les juifs religieux attendaient encore la venue d’un messie, mais que « pour notre part, universitaires et membres des classes éduquées, de telles croyances n’existent pas. » Après avoir encore insisté sur le fait que le sionisme était un mouvement nationaliste plus que religieux, Herzl fit une plaisanterie en disait qu’en Palestine, il évitait « de se servir d’un cheval ou d’un âne blanc, pour qu’on ne vienne pas m’attribuer quelque confusion messianique ». Le roi rit à cette référence à l’histoire de Jésus dans l’Evangile. Au final, Herzl se vit donner un accueil plus favorable à la cour italienne, qu’il n’en reçut au Vatican deux jours plus tôt.

Le 25 janvier, Herzl arriva au Vatican en compagnie du comte Lippay. Contre l’avis de ce dernier, Herzl avait décidé de ne pas embrasser la main du pape. Il écrira plus tard dans son journal : « Je pense que ceci ruina mes chances auprès de lui, car quiconque le visite s’agenouille et lui embrasse la main en premier lieu ». Herzl déclina ses plans et demanda l’approbation papale peu après ce refus de lui baiser la main. Herzl pensait que le pape fut fâché de cela et il attribua à cette anecdote la réponse qu’il reçut.

Daniel P. Hadley, Catholicism, France and Zionism : 1895-1904, Gaines Junction undergraduate journal of history, volume 4, n°1, Lien.