L’influence de la kabbale juive pendant la Renaissance

Pour demeurer dans le cadre de cette étude, nous nous intéresserons maintenant à l’influence de la kabbale juive chez certains intellectuels occidentaux à partir du 15e siècle. Comme nous l’avons vu plus avant, il existait et il existera toujours des esprits impies, d’autres, plus naïfs et d’autres encore, imprudents. Nous l’avons vu, la kabbale juive ne fait que redévelopper les erreurs métaphysiques et cosmogoniques des gnoses païennes antiques et du néoplatonisme. C’est là une démonstration pathétique de l’apostasie d’une grande partie du rabbinat dans les 5 derniers siècles avant notre ère, et des docteurs du talmud par la suite. Néanmoins, parce que la kabbale juive, tout comme le talmud, prétend attribuer ses textes à des personnages bibliques ou prétend interpréter la Sainte Écriture, son influence ne pouvait que jouer négativement sur toutes les sectes ou les individus déjà versés sur une pente hérétique. D’un autre côté, les quelques points d’intérêt « archéologique » que nous avons vu précédemment, expliquent aussi, ou du moins permettent de comprendre pourquoi des érudits catholiques tout à fait orthodoxes et bien intentionnés, se sont pris de passion pour l’étude de la kabbale, à des fins apologétiques. Nous parlerons alors, avec prudence, des kabbalistes « chrétiens ». Ce terme est ambigu et doit être traité avec précaution, principalement parce qu’il est très utilisé par les milieux académiques modernes, juifs, maçonniques, ésotéristes ou tout simplement mécréants. En réalité, dans le contexte des études académiques modernes, ce terme désigne deux groupes de personnes très opposées : il y a d’une part, les individus dont l’orientation ou l’intention hérétique initiale est claire, et qui ont vu dans la Kabbale, un moyen de développer des systèmes erronés, ou qui, par orgueil et imprudence, y ont vu un moyen d’exprimer leur dilettantisme. D’autre part, il y a des individus, souvent des clercs, parfois même des prélats très haut placés, qui ont vu dans la kabbale juive un outil archéologique et surtout apologétique, à l’attention des juifs. Ces « kabbalistes chrétiens » apparaissent quasiment tous à la même époque. Isolons tout d’abord le fameux Maitre Eckhard, le plus célèbre de ceux qu’on appelle les « mystiques allemands », qui vécut entre la fin du 13e et le début du 14e siècle et qui élabore une différenciation entre Dieu et déité. En réalité, il est aujourd’hui établi que Maitre Eckhard était nettement inspiré par le néoplatonisme et par la théosophie kabbalistique. L’une de ces citations les plus célèbres proclame que « l’œil avec lequel je vois Dieu est le même œil avec lequel Dieu me voit », ce qui résume en quelques mots sa théorie hérétique de la divinisation de l’homme et ses influences réelles. Il ne cachait d’ailleurs que très peu discrètement son admiration pour le « maitre » Maïmonide.

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L’influence d’Eckhard sera déterminante dans l’éclosion d’une part de la philosophie moderne, d’autre part, dans ce qu’on appellera plus tard, la théologie moderniste. Lui est d’autres mystiques rhénans doivent être clairement proposés comme les précurseurs de la pseudo-mystique et de la pseudo-morale de la révolution protestante. Eckhard est le précurseur du cardinal Nicolas de Cues, mais aussi de Jacob Böhme, ainsi que des romantiques et les idéalistes allemands, et en bout de course, Maitre Eckhard sera logiquement exalté par les théoriciens nazis les plus engagés, tels qu’Alfred Rosenberg ou Sigrid Hunke. Le païen Alain de Benoist explique très justement que les racialistes allemands ont trouvé en Maitre Eckhard « l’un des grands hérétiques qui ont contribué à transmettre le paganisme en opposition avec l’idéologie officielle, et chez qui il faut rechercher certains des principes fondamentaux d’un néo-paganisme faustien ». Schopenhauer, dans le Monde et sa représentation, a également été capable de reconnaitre que les enseignements d’Eckhard sont essentiellement similaires à ceux du bouddhisme. Maitre Eckhard est l’un des personnages historiques qui permettent d’expliquer la connection intime entre la métaphysique idéaliste allemande (Fichte, Hegel) et donc le nazisme, et la kabbale juive. Il faut noter également qu’à la fin de sa vie, Eckhard fut placé devant les tribunaux de la Sainte Inquisition par le pape Jean XXII. En mars 1329, dans la bulle In Agro Dominico, le pape Jean XXII avait condamné pas moins de 28 propositions d’Eckhard qu’il avait déclarées « malsonnantes, téméraires et suspectes d’hérésie » (toutefois, Eckhard est mort l’année précédente, sans avoir connu le verdict de son procès). Par exemple, Eckhard contredisait la Bible lorsqu’il affirmait que l’Amour n’était pas le plus grands des concepts, mais que c’était la solitude, parce que, affirmait-il, dans la solitude, on peut forcer Dieu à descende en son âme. En somme, Eckhard était un précurseur du New Age en affirmant que toute créature était une révélation et une part de Dieu. On peut également lier la mystique hérétique de Maitre Eckhard au fidéisme et au nominalisme de la mystique subjectiviste de Guillaume D’Ockham, lui aussi précurseur du naturalisme et du protestantisme. Le plus fameux représentant de ce qu’on peut appeler la « kabbale chrétienne » reste évidemment Pic de la Mirandole. Il étudie à Bologne, puis à Ferrare, puis à Florence où il rencontre par exemple le jeune Jérôme Savonarole. Il continue ses études à Padoue et c’est là qu’il va entrer en contact avec les doctrines du néoplatonisme averroésien, ainsi qu’avec les textes de la Kabbale, auxquels il a accès auprès du philosophie juif Elie Del Medigo. Il étudie ensuite à Paris où il commence à vouloir rédiger ses thèses. Mirandole n’a rien de chrétien : c’est un hermétiste, un intellectuel dilettante fasciné par les livres d’ésotérisme et de gnose ancienne, de magie et d’autres choses de ce genre. Il est l’un des premiers à se livrer ouvertement à une étude profonde de la kabbale juive, à laquelle il accorde une antiquité et une valeur aussi grande que l’Ancien Testament. Pic de la Mirandole élabore en réalité une doctrine syncrétiste dans laquelle il conclut que la gnose païenne, l’hermétisme, le talmud et la kabbale expriment tous la vraie doctrine de la révélation. Il est tellement convaincu de la chose, qu’il se permet de provoquer un débat avec l’Eglise dans les années 1480 pour défendre ses thèses. Heureusement, le pape Innocent VIII interdit un tel débat et ordonne à la Sainte Inquisition d’intenter un procès à Pic de la Mirandole. Ce dernier va à chaque fois renoncer à ses thèses, mais seulement pour éviter que les procès n’aillent trop loin : à chaque fois, il se rétracte, mais ensuite, affirme avoir l’intention de défendre les thèses condamnées. Le pape Innocent VIII déclare à propos des thèses hérétiques de Pic de la Mirandole :

« Elles sont pour partie hérétiques, et pour partie fleurent l’hérésie ; d’aucunes sont scandaleuses et offensantes pour des oreilles pieuses ; la plupart ne font que reproduire les erreurs des philosophes païens … d’autres sont susceptibles d’exciter l’impertinence des juifs ; nombre d’entre elles, enfin, sous prétexte de philosophie naturelle veulent favoriser des pratiques magiques, qui sont les ennemies de la foi catholique et du genre humain. »

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Je rappelle que le pape Innocent VIII n’était pas un tendre, puisqu’il avait publié la bulle Summis Desiderantes contre la sorcellerie (en particulier la sorcellerie pratiquée en Rhénanie), qu’il avait lancé la croisade pour l’extermination de la secte vaudoise et qu’il avait confirmé Torquemada comme grand inquisiteur d’Espagne. Il faut également noter qu’au cours des années 1480, Pic de la Mirandole s’était lié d’amitié avec Laurent de Médicis et que ce dernier l’a certainement sauvé à de nombreuses reprises des procès de l’inquisition, mais aussi d’autres affaires de mœurs assez graves. Quoiqu’il en soit, la condamnation des thèses de Pic de la Mirandole menèrent à l’une des premières mises à l’index d’un livre imprimé, dont par ailleurs, toutes les copies furent brulées. Pic de la Mirandole s’enfuit alors vers la France, mais il est arrêté par le duc de Savoie à la demande des nonces apostoliques, et emprisonné à Vincennes. Là encore, c’est grâce à l’intervention de Laurent de Médicis que Pic de la Mirandole est relâché, Médicis ayant fait pression sur le roi de France Charles VIII. Pic eut alors l’autorisation de rentrer à Florence sous la protection de Laurent de Médicis. Toutefois, chose surprenante, vers la fin de sa vie et grâce à son amitié avec Savonarole, il semble que Pic de la Mirandole se soit complètement repenti, rejetant ses anciennes croyances, ses anciens écrits et abandonnant volontairement sa fortune, et qu’il ait même eut l’intention de devenir moine. Mieux encore, Pic serait devenu à cette époque un fervent adepte de la prédication radicale de Savonarole. Tragiquement, néanmoins, il meurt empoisonné en 1494 et les historiens pensent qu’il fut tué en raison de sa proximité avec Savonarole. Quoiqu’il en soit, l’œuvre ésotérique, hermétiste et kabbalistique du début de la vie de Pic de la Mirandole aura une incidence déterminante, en plein cœur de la renaissance humaniste, puisqu’il demeure jusqu’à ce jour, l’une des grandes références des différents courants de l’ésotérisme occidental. Au 15e siècle, un autre personnage diffuse les hérésies métaphysiques et cosmogoniques de la gnose. Il s’agit du cardinal Nicolas de Cuse. Celui-ci s’oppose à la scolastique et reprend les concepts néoplatoniciens dans sa philosophie. On peut qualifier Nicolas de Cuse de réel précurseur de l’indifférentisme et de l’œcuménisme moderniste, puisque sa doctrine conduit à affirmer l’unité ou plus exactement l’égalité des religions, y compris des polythéismes. Nicolas de Cues, tout comme Erasme, fut l’un des premiers élèves des écoles des Frères de la vie commune, crées aux Pays-Bas et en Rhénanie par des adeptes des hérésies de Maitre Eckart. Là encore, Nicolas de Cues est un parfait héritier de la fausse théologie négative de Jean Scot Erigène, ainsi que de la cosmogonie panthéiste de Maitre Eckhard. Nicolas de Cues prétend ainsi, à la manière des documents hérétiques de Vatican 2, que des parts de la révélation se trouvent dans les fausses religions.

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Rappelons que la théorie de la kabbale lourianique sur les qlippot postule que les entités démoniaques, donc les cultes idolâtriques, sont d’essence divine. Nous identifions ici la source commune de deux hérésies gravissimes. Par exemple, Nicolas de Cues, dans son ouvrage le plus célèbre, De Pace fidei, présente Mohammed comme un témoin de Dieu et affirme que la vérité de l’Evangile se trouve dans le Coran. Or, il s’agit là d’une dangereuse inversion, car on peut effectivement démontrer la vérité de l’Evangile en démontrant que le Coran est une composition batarde, assemblée par des hommes inspirés par le diable, et qu’il se trouve dans cette composition, des bribes de vérités empruntées à l’Evangile. Mais dans l’esprit des syncrétistes et des faux œcuménistes, cela signifie que des ouvrages tels que le Coran sont inspirés, ce qui est évidemment une erreur. Le Coran ou d’autres ouvrages de ce genre, sont des corruptions, et on peut en dire de même de la philosophie païenne ou du Talmud, comme nous l’avons vu précédemment. A titre d’exemple, on peut citer l’œuvre de Ramon Marti, un dominicain du 13e siècle, qui travaillait en Espagne et en Tunisie à la conversion des Juifs et des musulmans. Grand hébraïste et arabisant, il avait étudié dans une école dominicaine de Tolède, spécialement fondée pour former des théologiens et des prédicateurs pour la conversion des juifs et des musulmans. Ramon Marti avait été choisi par Saint Raymond de Penyafort pour examiner et censurer les passages blasphématoires du Talmud : dans son Pugio Fidei, Marti avait conclu que certains passages du Talmud, en particulier des Midrash, confirmaient la vérité de l’Evangile. Mais en revanche, il concluait de façon logique et orthodoxe que certains passages de la littérature rabbinique annonçaient la venue du Messie Jésus, mais que les talmudistes avaient corrompu le texte de la bible. La vie de Nicolas de Cues nous permet de comprendre sa personnalité et comment il est parvenu à devenir cardinal. Au Concile de Bale, en 1432, il est d’abord un partisan des conciliaires, c’est-à-dire des adversaires de la primauté pontificale. Ayant perdu les avantages de son protecteur, l’archevêque de Trèves, Jacques de Sierck, Nicolas de Cues finit par devenir un défenseur de la primauté pontificale en 1437. Etant doté d’un fort esprit et d’excellentes aptitudes de diplomate, il travaille efficacement au bénéfice de la papauté, et c’est ainsi qu’il est nommé cardinal-prêtre et évêque de Brixen en 1450. Chose notable, il trouvera partout la méfiance et la défiance vis-à-vis de ses doctrines, non seulement dans son propre diocèse, mais également à la curie romaine. Car en effet, à partir de 1458, il est nommé comme vicaire général du pape Pie II (le pape humaniste, qui avait promis à Mehmet II de le reconnaitre empereur d’Orient si ce dernier, conquérant de Constantinople en 1453, se convertissait au catholicisme), dont il a les faveurs. Après le très radical Eugène IV et le courageux Nicolas V, et juste après Calixte III (l’oncle du futur Alexandre VI Borgia) le pape Pie II inaugure cette époque des papes dits humanistes, tout à fait orthodoxes dans leur charge, mais également très proches de l’intellectualisme contemporain dans leurs relations privées ou dans leur politique culturelle. Cette époque est un tournant civilisationnel et philosophique important. D’une part, le Concile de Bâle parvient à réunir une partie des schismatiques orientaux, tandis qu’en 1453, Constantinople est définitivement tombée aux mains des turcs. Dans le même temps, le relâchement moral et les passions philosophiques de certains souverains européens les conduisent à négliger leur mission sociale. C’est l’époque où la grande traite esclavagiste transatlantique va débuter, alors que le pape Eugène IV a formellement défendu cette pratique dans son encyclique Sicut Dudum, le pape Paul III en faisant de même en 1537 dans la bulle Sublimis Deus. Il faut comprendre également que les concepts métaphysiques et la cosmologie réinsufflés par les courants de la gnose, du néoplatonisme et de la kabbale juive, favorisent grandement des régressions morales telles que la traite esclavagiste, mais également beaucoup d’autres compromissions morales ou sociales à cette époque. Un autre nom célèbre de la « kabbale chrétienne » de la renaissance humaniste est évidemment l’érudit Jean Reuchlin, qui vécut entre le milieu du 15e siècle jusqu’au début du 16e siècle. D’origine souabe, Reuchlin mène de remarquables études de latiniste à Freibourg, puis de grec à Paris, puis à Bâle, Orléans et Poitiers. Il connut une ascension professionnelle exceptionnelle en raison de ses grandes aptitudes professionnelles. Il rencontra Pic de la Mirandole en Italie vers 1490 et se fit plusieurs amis dans la curie romaine. Très versé dans les études greco-latines, il s’intéressa de plus en plus à la langue hébraïque et il reçut pour cela l’enseignement de plusieurs rabbins kabbalistes comme David Kimhi. C’est ainsi qu’il finit par écrire, dans les années 1490 et 1510, deux de ses ouvrages majeurs, De Verbo Mirifico et De arte Cabbalistica dans lesquels il expose les concepts mystiques et métaphysiques de la Kabbale juive. Là encore, la prétention de Reuchlin était de prouver la vérité du christianisme en utilisant les contenus de la kabbale et du talmud. C’est alors qu’une grave controverse éclata et celle-ci fut provoquée, comme quelques siècles plus tôt, par un juif converti, Jean Pfefferkorn, qui était radicalement opposé aux hérésies talmudiques et kabbalistiques.

Jean Reuchlin à genoux et suppliant Jean Pfefferkorn en robe de maître, gravure satirique, Cologne, 1521.

Pfefferkorn avait d’ailleurs le soutien des dominicains de Cologne et même de l’empereur qui, sur sa requête, ordonna la confiscation et l’autodafé de tous les livres juifs contenant des attaques contre la foi chrétienne. Evidemment, cette entreprise trouvait des limites logistiques et par ailleurs, l’empereur Maximilien chargea Reuchlin lui-même de superviser une commission devant décider exactement quels livres juifs devaient être détruits ou non. Néanmoins, les autres experts de cette commission étaient très suspicieux à l’égard de Reuchlin et ce dernier tenta de défendre ses doctrines dans un pamphlet ; Ce fut peine perdue, puisqu’en 1512, l’inquisiteur Jacob van Hoogstraaten obtint l’ordre de faire interdire cette défense et l’année suivant, Reuchlin fut convoqué devant un tribunal de la sainte inquisition. Rappelons que nous sommes là dans une époque charnière, puisque la révolution protestante gronde déjà en Allemagne. Par ailleurs, le neveu de Reuchlin n’est autre que Philippe Melanchthon, le fameux réformiste. Bien que Reuchlin n’ait jamais adopté le protestantisme, il faut noter que Luther revendiqua s’être grandement inspiré de la kabbale de Reuchlin, en affirmant par exemple qu’il avait conclu à sa justification par la foi seul sous l’influence de celui-ci. Enfin, on peut noter que Reuchlin, qui bénéficiait d’influences politiques haut placées, avait réussi à échapper aux tribunaux de l’inquisition de Mayence en faisant appel à Bonet de Lattes, qui était le médecin juif des papes Alexandre VI et Léon X. Dans son De verbo Mirifico, Reuchlin était parvenu, comme d’autres « kabbalistes chrétiens » de son temps, à déterminer la compréhension du Nom ineffable de Dieu selon la méthode de la Kabbale. Selon Reuchlin, le nom de Jésus, orthographié en YHSVH (IHSUH), présente les cinq lettres du pentagramme et équivaut donc aux quatre lettres du nom sacré de Yahveh, c’est-à-dire le tétragramme. Ainsi, au tétragramme, il faut ajouter un Shin afin de parvenir à révéler le nom de Dieu. Nous verrons que le grand théologien Pietro Colonna Galatino, qui vécut à la même époque, était parvenu à la même conclusion, à la différence néanmoins, que Galatino se trouvait dans une perspective plus prudente et surtout plus orthodoxe que celle de Reuchlin. Dans la grammatologie kabbalistique, il est important de noter que shin est l’une des trois lettres mères (avec Aleph et Mem), et que cette lettre évoque le feu. C’est ainsi que beaucoup de kabbalistes juifs ont appuyé leur thèse blasphématoire selon laquelle il y avait du mal en Dieu, ou que le mal dans le monde, était une émanation de Dieu. Dans la symbolique kabbalistique et néo-gnostique, le shin, par la forme de la lettre, peut effectivement aussi renvoyer au trident, attribut des démiurges, des déités Shiva ou Neptune, de même que le mot Satan en hébreu, se dit Shaitan, et commence par un Shin. De plus, un autre sens de Shin est le mot « dent ». Or, l’un des noms de Dieu dans le Pentateuque est El ShadaÏ, qui commence également par un Shin, ce que remarque également Reuchlin. Dans son De Arte Cabbalistica, écrit en 1517 et destiné à Charles Quint, ainsi qu’au pape Clément VII, Reuchlin va toutefois plus loin dans ses démonstrations, puisqu’il expose plus longuement la symbolique et la guématrie magique de la kabbale. D’une manière générale, Reuchlin avait sans doute une intention intellectuelle louable, mais certains aspects de son entreprise démontrent une grande imprudence. Quoiqu’il en soit, ses travaux de grammaire hébraïque ont certainement été bénéfiques sur le pur plan linguistique, mais ses exposés kabbalistiques ont malheureusement contribué à diffuser plus encore les thématiques de la gnose juive dans l’époque dangereuse de la Renaissance, d’une papauté « fragilisée » et de la menace de la révolution protestante. A partir de cette époque et à la fin de la seconde partie du 16e siècle, la kabbale se diffusera tout particulièrement dans l’Angleterre anglicane, mais également dans d’autres cours royales, en particulier la cour de François Ier. On trouvera encore quelques « kabbalistes » ecclésiastiques, comme Jacques Gaffarel, qui vécut au 17e siècle et qui fut le bibliothécaire de Richelieu.

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Cardinal Gilles de Viterbe

Gaffarel avait repris l’idée des ouvrages de Pic de la Mirandole, selon lesquels, la mystique kabbalistique permettait la vraie interprétation de la Sainte Ecriture. A cette époque, l’un des grands adversaires de Gaffarel fut le grand théologien français Marin Mersenne, catholique intransigeant à souhait, qui s’éleva contre pratiquement tous les libertins, athéistes, déistes, rationnalistes, kabbalistes, alchimistes, rosicruciens et autres chiromanciens de son époque. Pour revenir au 16e siècle, il faut citer le cardinal Gilles de Viterbe, qui représente, avec Pietro Collona Galatino, la partie saine de ce qu’on appelle les « kabbalistes chrétiens » de la Renaissance. Grand lettré et personnage très pieux, le cardinal De Viterbe était un grand connaisseur du grec, de l’hébreu et de l’Ancien Testament. Il fut l’auteur d’un grand nombre de traductions d’œuvres kabbalistiques, qu’il destinait exclusivement aux études ecclésiastiques. Enfin, toujours au 16e siècle, il faut signaler Guillaume Postel, qui fut le plus grand kabbaliste français de la renaissance. Malgré un grand savoir dans de nombreuses langues sémitiques et de grandes traductions, il sombrera lui aussi dans la mystique kabbalistique, au point d’être attaqué pour hérésie en 1554 et trainé un an plus tard devant le tribunal de l’inquisition de Venise où ses livres sont condamnés et où il est lui-même déclaré fou, puis jeté en prison ; mais nous sommes déjà à la fin de la courte période des papes moralement légers du début du 16e siècle. Le Concile de Trente s’est ouvert en 1542 et en 1555 règne l’admirable Paul IV, de glorieuse mémoire, absolument intransigeant contre les protestants et contre les juifs. C’est d’ailleurs lui qui fait bruler le Talmud en 1553 sur le Campo de Fiori à Rome.

 

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