Au très chrétien et très pieux vainqueur et triomphateur, Louis, empereur très heureux et toujours auguste, Agobard, le plus humble de ses serviteurs.

C’est le Dieu tout-puissant qui, dans sa prescience, vous a prédestiné, avant la naissance des siècles, à régner en nos temps calamiteux ; c’est lui qui vous a doué d’une sagesse et d’un amour de la religion qui vous élèvent au-dessus des autres mortels, vos contemporains ; il n’est donc pas douteux qu’il vous a préparé pour que vous portiez remède aux maux de notre époque, dont on peut dire tout ce que l’apôtre marque de celle de l’Antéchrist. C’est pourquoi je supplie votre longanimité d’écouter d’une oreille patiente les choses sur lesquelles j’ai cru d’une importance capitale et pour ainsi dire unique d’appeler la pieuse sollicitude de votre gouvernement. Si j’avais pu vous faire cet exposé sans vous nommer les auteurs du mal, je l’aurais fait volontiers ; mais cela n’étant pas possible, je me confie à votre bonté dans la responsabilité que j’assume de vous faire connaître ce qu’il m’a semblé pernicieux de vous cacher. Précédés par Evrard, magistrat des juifs, sont venus ici Guerric et Frédéric, vos commissaires impériaux sans doute, mais moins pour exécuter vos ordres que les ordres de quelque autre. Ils se sont montrés aussi terribles envers les chrétiens que doux envers les juifs ; je parle surtout de Lyon, où ils ont donné comme un spécimen des anciennes persécutions contre l’Eglise, semant parmi nous la désolation, les gémissements et les larmes. Comme cette persécution a été dirigée principalement contre moi, il ne me sied pas de la dévoiler dans son entier; je ne le ferais qu’autant que votre sollicitude voudrait tout savoir. Mais je reprendrai, quoiqu’en peu de mots, le récit de ce qui s’est fait contre l’Église de Jésus-Christ.

Tout d’abord les juifs commencèrent par venir me présenter un diplôme portant votre nom ; ils en présentèrent un autre au vice-gouverneur (vicomte) du comté de Lyon, ordonnant à celui-ci de prêter main-forte aux juifs contre moi. Quand même ces diplômes étaient dressés en votre nom, quand même ils étaient scellés de votre anneau, nous ne pouvons en aucune sorte croire qu’ils soient émanés tels de votre jugement et autorité. Les juifs s’en prévalurent aussitôt avec l’insolence la plus odieuse, menaçant de faire tomber sur moi tous les châtiments par les commissaires dont ils annonçaient avoir obtenu l’envoi pour tirer vengeance des chrétiens. Après les juifs, Evrard, leur magistrat, vint aussi me trouver, me répétant les mêmes paroles, et m’affirmant que Votre Majesté était dans une grande irritation contre moi à cause des juifs. Enfin, les commissaires susdits arrivèrent à Lyon, ayant dans leurs mains les lettres qui les accréditaient de votre part, et des capitulaires ou instructions dont il ne nous est pas possible d’admettre que la teneur exprime vos ordres. La joie des juifs ne connut plus de bornes; égale fut la consternation des chrétiens, non seulement de ceux qui s’enfuirent, qui se cachèrent, ou qui furent emprisonnés, mais de tous ceux qui ne furent que les témoins du scandale, lorsque surtout les juifs, se voyant ainsi soutenus, ne craignirent pas de prêcher outrageusement aux chrétiens ce qu’il fallait croire et professer, blasphémant ainsi en leur présence Jésus-Christ, notre Dieu, Seigneur et Sauveur. Ce qui achevait de leur donner de la force et de l’audace, ce furent certaines paroles de vos commissaires, adroitement murmurées aux oreilles de plusieurs, savoir que les juifs sont loin de vous être abominables, comme on le pense communément, qu’au contraire ils sont très chers à vos yeux : du reste, ajoutaient leurs défenseurs, ils sont tenus par vous en bien des points pour meilleurs que les chrétiens.

Au moment où les commissaires impériaux étaient arrivés à Lyon, j’en étais absent et fort éloigné, car j’étais à Nantua, occupé à arranger une difficulté survenue entre les religieux de ce monastère. Je fis partir, aussitôt que je fus informé, des messagers avec des lettres où je disais aux commissaires de prescrire tout ce qu’ils voudraient, d’agir selon qu’il leur était enjoint, que nous étions prêts à obéir. Mais cela ne nous valut aucune indulgence ; il y eut de telles menaces contre plusieurs de mes prêtres, nominalement désignés qu’ils furent obligés de dérober leur présence. Or voici ce qui nous a attiré cette persécution de la part des fauteurs des juifs : c’est parce que nous avons prêché aux fidèles de ne pas vendre aux juifs des esclaves chrétiens, de ne pas souffrir non plus que les juifs vendissent des esclaves chrétiens aux Sarrasins d’Espagne. Notre crime est encore de ne pas permettre qu’ils aient dans leurs maisons des mercenaires de notre religion, de peur que les femmes chrétiennes ne célèbrent avec eux le sabbat, qu’elles ne travaillent pour eux le dimanche, et qu’en temps de carême elles ne mangent avec eux. Enfin notre crime est de défendre à nos fidèles d’acheter des juifs les viandes des animaux tués et écorchés par ceux-ci, de les revendre aux autres fidèles, de boire de leur vin, etc. C’est un usage des juifs, quand ils tuent un animal pour s’en nourrir, ils ne l’égorgent pas, mais ils lui font trois incisions, et quand ils l’ouvrent, si le foie apparaît avec quelque lésion, si le poumon est attaché au côté, s’il est rempli d’air, si le fiel ne se rencontre pas, etc., ils rejettent cette viande comme immonde, et, d’un mot insultant, ils l’appellent de la viande chrétienne. De même, pour leur vin, s’il arrive qu’il s’écoule et s’épanche dans des endroits sordides, vite ils le ramassent de terre, le recueillent dans des vases, le déclarent impur, et se gardent bien d’en user; ils le réservent pour le vendre aux chrétiens. Nous n’avons pas voulu favoriser ces pratiques outrageantes pour le christianisme. Personne n’ignore qu’ils en ont une infinité d’autres. Saint Jérôme, qui les connaissait à fond, nous apprend que, tous les jours et dans toutes leurs prières, ils maudissent Notre-Seigneur Jésus-Christ ainsi que les chrétiens sous le nom de Nazaréens. Les juifs eux-mêmes n’en font pas de mystère. C’est pourquoi dans mes sermons au peuple, il m’est arrivé de prêcher de la sorte : Si quelqu’un est un bon et fidèle serviteur, et qu’il sache son maître insulté, calomnié, outragé par un homme, ce serviteur ne se fera pas l’ami de cet homme et n’ira pas s’asseoir à sa table. Et, s’il le faisait, son maître ne le regarderait pas comme un bon et fidèle serviteur. Or, nous savons que les juifs blasphèment et maudissent Notre-Seigneur Jésus-Christ et ses disciples ; nous ne devons donc pas nous unir à eux par la participation à leurs mets et à leurs breuvages, de la manière dont les anciens Pères nous l’ont marqué et prescrit par leurs exemples et par leurs paroles. Toutefois, puisqu’ils vivent au milieu de nous et que nous devons ne pas être méchants à leur égard ni leur porter dommage dans leur vie, dans leur santé, ou dans leurs richesses, tenons-nous en à la mesure clairement définie par l’Eglise : humains pour les juifs, mais sur nos gardes, voilà ce que nous devons être. — J’ai ainsi prêché aux fidèles, et c’est encore ce que les juifs ne m’ont pas pardonné.

Ce sont là, ô très pieux Seigneur, quelques traits seulement sur les tribulations et les dangers que subit une population chrétienne par le fait des juifs et de leurs fauteurs, et je ne sais pas même s’ils pourront parvenir à votre connaissance. Combien pourtant il serait nécessaire que vous fussiez informé de certaines autres particularités très préjudiciables à notre foi! Les juifs, habiles à mentir à nos chrétiens qui sont simples, se glorifient d’être fort aimés de vous à cause de leurs patriarches; ils se vantent de paraître avec grand honneur en votre présence, ayant libres leurs entrées et leurs sorties ; ils disent que des personnes très excellentes réclament leurs prières et leurs bénédictions, faisant l’aveu qu’elles voudraient bien avoir un auteur de leur loi comme l’auteur de la loi judaïque; ils disent que vos conseillers sont fort excités contre moi à cause de toutes les prohibitions que je fais aux chrétiens d’acheter leur vin, etc.; que dans les lois il n’y en a aucune qui ordonne aux chrétiens de s’abstenir de leurs boissons et de leurs viandes. En affirmant tout cela, ils montrent des sommes d’argent qu’ils se targuent d’avoir reçues de vos conseillers précisément pour achat de leur vin; ils montrent des diplômes donnés en votre nom, scellés avec des sceaux en or, et contenant des paroles qui assurément ne peuvent être authentiques ; ils montrent des vêtements magnifiques que des dames de votre famille ou de votre palais leur auraient envoyés comme présents pour leurs épouses. Puis ils rappellent avec emphase la gloire de leurs ancêtres ; ils parlent des synagogues nouvelles que, contrairement à la loi, on leur permet de bâtir. Enfin la séduction est arrivée à ce point que nos chrétiens ignorants disent que les juifs leur prêchent une meilleure doctrine que les prêtres. Ce qui a porté le mal à son comble, c’est la mesure ordonnée par les commissaires impériaux de changer le jour du marché, qui se faisait le samedi et qui a été transféré à d’autres jours pour ne pas gêner la célébration du sabbat judaïque. La raison qui a été donnée de ce changement, c’est la proximité du dimanche. Mais cette proximité au contraire convenait à merveille aux chrétiens, car ceux qui habitent la ville, après avoir acheté au marché du samedi les provisions nécessaires, sont entièrement libres de vaquer le lendemain aux solennités des messes et aux prédications; et ceux qui habitent loin de la ville, s’y rendant le samedi à l’occasion du marché, peuvent assister aux offices du soir et du lendemain matin, après quoi ils retournent avec édification chez eux. Mais cela n’allait pas aux juifs, et voilà pourquoi on l’a changé.

[Commentaire de l’éditeur] En arrivant à la fin de sa lettre qui contient ces détails, assez piquants selon nous, et toutes ces notions précieuses sur les mœurs du temps, notre archevêque demande à Louis le Débonnaire la permission de lui présenter un mémoire ou traité complet sur la question du judaïsme. Il l’a composé de concert avec d’autres évêques :

Nous vous dirons ce que les Eglises des Gaules, c’est-à-dire ceux qui les ont gouvernées, rois et évêques, ont pensé, statué, transmis à la postérité touchant la séparation des deux religions, la chrétienne et la juive, et combien cela est conforme à l’autorité des Ecritures et à la conduite des apôtres. Il vous sera démontré quels détestables ennemis de la vérité sont les juifs et combien pires que tous les autres mécréants, à cause des sentiments indignes qu’ils ont de la Divinité et des choses célestes.

[Commentaire de l’éditeur] Un curieux post-scriptum, sur un fait qui vient de se produire, termine cette lettre et montre avec quelle spontanéité saint Agobard saisit l’à-propos, sans beaucoup de cérémonie, même avec un empereur.

Au moment où je venais de dicter ces pages, il nous est arrivé, fuyant du fond de l’Espagne, c’est-à-dire de Cordoue, un homme qui disait avoir été furtivement enlevé par un juif, à Lyon, il y a vingt ans, n’étant encore qu’un petit enfant, et vendu comme esclave. Il s’est enfui d’Espagne, cette année même, avec un autre chrétien, qui avait été pareillement dérobé, à Arles, par un juif, il y a six ans. Sur cela nous avons cherché des personnes qui connussent cet ancien habitant de Lyon; nous en avons trouvé et il nous a été affirmé que bien d’autres chrétiens ont été ou volés ou achetés par le même juif pour être revendus. On nous a aussi parlé d’un autre juif qui, cette année mémo, a enlevé et vendu un enfant. Enfin, on vient de découvrir que plusieurs chrétiens ont été livrés par d’autres chrétiens à des juifs, et que ceux-ci exercent sur ces esclaves des actions infâmes qu’on aurait honte d’écrire.

Saint Agobard, De insolentia Iudaeorum, lettre au roi Louis le pieux, in ABBE CHEVALLARD, Saint Agobard de Lyon, Sa vie et ses écrits, éditions Josserand, Lyon, 1869. [Lien]

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