Tu m’avais prescrit, mon très cher, de produire au grand jour les doctrines des Valentiniens et leur prétendu secret, puis de montrer leur diversité en y ajoutant une réfutation. J’ai donc entrepris, à partir de Simon, père de tous les hérétiques, de les convaincre d’erreur, de révéler leurs doctrines, leurs filiations et de les réfuter toutes. Mais s’il suffit d’un ouvrage pour les produire à la lumière, il en faut plusieurs pour les réduire à néant. Je t’ai donc déjà envoyé deux livres. Le premier contient toutes leurs doctrines, expose leurs usages, leur manière de se comporter. Le second renverse et détruit ces enseignements pervers, les met à nu, les montre tels qu’ils sont.

Dans ce troisième livre, je t’apporte des preuves tirées des Écritures, pour qu’ainsi je ne néglige aucun de tes ordres et même, dépassant ton attente, j’ai voulu te procurer les moyens de réfuter et de renverser tous ceux qui enseignent l’erreur, de quelque façon que ce soit. Ainsi la charité qui est en Dieu est-elle riche et sans jalousie : elle donne plus qu’on ne lui demande.

Rappelle-toi donc ce que je t’ai dit dans les deux premiers volumes. Avec celui-ci, tu auras une argumentation complète contre tous les hérétiques ; tu lutteras contre eux avec assurance et sans trêve pour la seule Foi vraie et vivifiante, celle que l’Église a reçue des Apôtres et qu’elle distribue à ses enfants.

En effet le Maître de toutes choses a donné à ses Apôtres le pouvoir de prêcher l’Évangile. C’est par eux que nous connaissons la Vérité, c’est-à-dire l’Enseignement du Fils de Dieu. C’est à eux que le Seigneur a dit :

Qui vous écoute, m’écoute : qui vous méprise, me méprise et méprise Celui qui m’a envoyé – Luc 10 ;16

Car nous n’avons pas connu l’« économie » de notre salut par d’autres que par ceux qui nous ont apporté l’Évangile. Cet Évangile, ils l’ont d’abord prêché. Puis par la volonté de Dieu ils nous l’ont transmis dans des Écritures pour qu’il devienne « la base et la colonne » de notre foi.

Il n’est pas permis de dire qu’ils ont prêché avant d’avoir eu la Connaissance parfaite, comme certains ont l’audace de l’affirmer, qui se vantent de corriger les Apôtres. Car après que Notre Seigneur fut ressuscité d’entre les morts et que les Apôtres eurent été « revêtus de la vertu d’en haut par la venue soudaine de l’Esprit Saint », ils furent remplis de tous les dons et ils eurent la Connaissance parfaite. Alors ils s’en allèrent jusqu’aux extrémités de la terre, proclamant la bonne nouvelle des biens que Dieu nous envoie et annonçant aux hommes la Paix du Ciel, eux qui possédaient, tous également et chacun en particulier, l’Évangile de Dieu.

Matthieu précisément, chez les Hébreux, dans leur propre langue a fait paraître une forme écrite d’Évangile, alors que Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l’Église.

Après leur mort, Marc, le disciple et l’interprète de Pierre, nous a transmis lui aussi par écrit la prédication de Pierre.

De même Luc, le compagnon de Paul, a consigné en un livre l’Évangile prêché par celui-ci.

Ensuite Jean, le disciple du Seigneur, le même qui reposa sur sa poitrine, a publié lui aussi l’Évangile pendant son séjour à Éphèse.

Et tous ceux-là nous ont transmis la doctrine que voici :

Un Seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre, annoncé par la Loi et les Prophètes et Un Seul Christ, Fils de Dieu.

Quiconque n’y donne pas son assentiment méprise ceux qui ont participé au Seigneur, méprise aussi le Seigneur Lui-même, méprise enfin le Père ; et il se condamne lui-même, parce qu’il résiste et s’oppose à son salut, ce que font tous les hérétiques.

Lorsqu’on les convainc d’après les Écritures, ils se mettent à accuser les Écritures mêmes : les textes sont corrompus ; ils sont apocryphes ; ils ne concordent pas ; on ne peut chez eux trouver la Vérité si l’on ignore la Tradition. Car, disent-ils, ce n’est pas par écrit que cette Vérité a été transmise, mais de vive voix, ce qui a fait dire à Paul :

Nous parlons de la Sagesse entre parfaits, – non de la sagesse de ce monde – I Cor. 2 ;6.

Cette sagesse, c’est celle que chacun prétend avoir trouvée par lui-même, c’est-à-dire le fruit de son imagination, si bien qu’ils ne voient pas d’inconvénient à ce que la Vérité soit tantôt chez Valentin, tantôt chez Marcion, tantôt chez Cérinthe, et encore chez Basilide ou chez quiconque dispute contre l’Église sans pouvoir dire un mot qui soit dans l’ordre du salut. Chacun d’eux en effet en est venu à ce comble de perversion que, faussant la Règle de Vérité, il ne rougit pas de se prêcher lui-même.

Lorsqu’alors de nouveau nous en appelons à la Tradition qui vient des Apôtres et qui se garde dans les églises par les successions des Presbytres, ils s’opposent à la Tradition. Ils prétendent surpasser en sagesse, non seulement les Presbytres, mais les Apôtres et avoir trouvé la Vérité sans alliage. Car les Apôtres auraient mélangé des prescriptions de la Loi de Moïse aux paroles du Sauveur. Et non seulement les Apôtres, mais le Seigneur Lui-même a des paroles qui lui viennent tantôt du Démiurge, tantôt de l’Intermédiaire, tantôt des régions Supérieures. Quant à eux, c’est sans le moindre doute, sans aucun mélange et à l’état pur qu’ils connaissent le Mystère caché : c’est bien là à coup sûr le plus impudent des blasphèmes contre leur Créateur !

Il se trouve ainsi qu’ils ne s’accordent plus ni avec les Écritures ni avec la Tradition.

C’est contre de tels adversaires qu’il nous faut lutter, mon très cher. Ils glissent comme des serpents et cherchent à se dérober de tous côtés : c’est pourquoi de toutes parts il nous faut leur faire face, pour voir si nous pourrons, en rabattant et en confondant leur orgueil, amener quelques-uns d’entre eux à se convertir à la Vérité ! Car s’il n’est pas facile à l’âme dont l’erreur s’est emparée de se reprendre, il n’est tout de même pas absolument impossible qu’elle se dégage de son erreur lorsqu’on met en face d’elle la Vérité.

Ainsi tous ceux qui veulent voir la Vérité, peuvent contempler en toute église la Tradition des Apôtres manifestée dans le monde entier. Et nous pouvons énumérer ceux que les Apôtres ont institués comme évêques dans les églises et leurs successions jusqu’à nous : ils n’ont rien enseigné, rien connu qui ressemble au délire de ces gens-là.

Si en effet les Apôtres avaient connu des mystères secrets qu’ils auraient enseignés aux « parfaits », à part, à l’insu des autres, c’est bien avant tout à ceux à qui ils confiaient les églises mêmes qu’ils auraient transmis ces mystères. Ils voulaient en effet que ceux qu’ils laissaient pour leur succéder et à qui ils confiaient le pouvoir d’enseigner à leur propre place fussent absolument « parfaits » et en tout point irréprochables : leur parfaite conduite serait un bien immense, leur chute au contraire la plus grande calamité.

Mais puisqu’il serait trop long, dans un volume comme celui-ci, d’énumérer les successions de toutes les églises, nous prendrons la très grande église, très ancienne et connue de tous, fondée et constituée à Rome par les deux très glorieux Apôtres Pierre et Paul ; nous montrerons que la Tradition qu’elle tient des Apôtres et la Foi qu’elle a annoncée aux hommes sont parvenues jusqu’à nous par des successions d’évêques. Ce sera pour la confusion de tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, soit par complaisance en eux-mêmes, soit par vaine gloire, soit par aveuglement ou jugement faux, constituent des groupement illégitimes.

Car c’est avec cette église de Rome, en raison de sa plus puissante autorité de fondation, que doit nécessairement s’accorder toute église, c’est-à-dire les fidèles qui proviennent de partout, elle en qui toujours, par ceux qui proviennent de partout, a été conservée la Tradition qui vient des Apôtres.

Après avoir ainsi fondé et édifié l’Église, les bienheureux Apôtres transmirent à Lin la charge de l’épiscopat ; de ce Lin Paul fait mention dans ses lettres à Timothée. Anaclet lui succède. Après lui, en troisième lieu à partir des Apôtres, c’est à Clément qu’échoit l’épiscopat. Il avait vu les Apôtres eux-mêmes, avait été en relations avec eux : leur Prédication résonnait encore à ses oreilles ; leur Tradition était encore devant ses yeux. D’ailleurs il n’était pas le seul ; il restait encore à l’époque beaucoup d’hommes qui avaient été instruits par les Apôtres. Du temps donc de ce Clément une dissension assez grave se produisit entre les frères de Corinthe ; l’Église de Rome adressa alors aux Corinthiens un écrit très important pour les réconcilier dans la paix, ranimer leur foi et leur annoncer la Tradition qu’elle avait reçue récemment des Apôtres :

Un Seul Dieu Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, qui a modelé l’homme, produit le déluge, appelé Abraham, fait sortir son peuple d’Égypte, parlé à Moïse, établi l’économie de la Loi, envoyé les Prophètes, préparé le feu pour le diable et ses anges.

Qu’un tel Dieu soit annoncé par les Églises comme étant aussi le Père de Notre Seigneur Jésus Christ, tous ceux qui le veulent peuvent le constater d’après cet écrit même ! Ils peuvent ainsi connaître la Tradition apostolique de l’Église, puisque cette lettre est plus ancienne que les fauteurs des erreurs actuelles, qui inventent mensongèrement un autre Dieu supérieur au Démiurge, au Créateur de notre univers.

À ce Clément succède Évariste ; à Évariste, Alexandre ; ensuite, en sixième lieu à partir des Apôtres, Sixte est institué ; après lui Télesphore, glorieux aussi par son martyre ; ensuite Hygin ; ensuite Pie ; après lui Anicet ; Soter ayant succédé à Anicet, c’est maintenant Éleuthère à qui est échu l’épiscopat, en douzième lieu à partir des Apôtres.

C’est dans cet ordre et cette succession que la Tradition qui est dans l’Église à partir des Apôtres et que la Prédication de la Vérité sont parvenues jusqu’à nous. Et c’est là une preuve très complète qu’elle est Une et toujours la Même, cette Foi vivificatrice qui, dans l’Église à partir des Apôtres, s’est conservée jusqu’à ce jour et s’est transmise dans la Vérité.

Et Polycarpe ? Non seulement il a été instruit par les Apôtres et a vécu avec beaucoup de ceux qui ont vu Notre Seigneur, mais c’est encore par les Apôtres que dans l’Église de Smyrne en Asie il a été constitué évêque. Nous-même l’avons vu dans notre premier âge (car il a vécu longtemps et il était tout à fait vieux lorsqu’il est sorti de cette vie par un très glorieux et très illustre martyre). Or il a toujours enseigné ce qu’il avait appris des Apôtres, cette doctrine que l’Église aussi transmet et qui est la seule vraie. Toutes les églises qui sont en Asie l’attestent, et tous ceux qui jusqu’à ce jour ont succédé à Polycarpe. Un tel homme est un témoin de la Vérité autrement sûr et digne de foi que Valentin, Marcion et tous les autres qui pensent de travers.

C’est lui qui, au cours d’un voyage à Rome sous Anicet, convertit à l’Église de Dieu beaucoup des hérétiques dont il vient d’être question, proclamant qu’il n’avait reçu des Apôtres qu’une Seule et Unique Vérité, celle-là même qui est transmise par l’Église.

Certains l’ont entendu conter que Jean, le disciple du Seigneur, étant allé aux bains à Éphèse, aperçut Cérinthe à l’intérieur ; alors sans se laver, il bondit hors de l’établissement : « Sauvons-nous », dit-il « de crainte que les bains ne s’écroulent puisque Cérinthe, l’ennemi de la Vérité, est à l’intérieur ! »

Et Polycarpe lui-même, à Marcion qui s’avançait un jour vers lui en disant : « Reconnais-moi » : « Je reconnais » dit-il, « le premier-né de Satan ! »

Les Apôtres et leurs disciple faisaient preuve d’une telle vigilance qu’ils ne voulaient même pas communier en paroles avec l’un de ces hommes qui défigurent la vérité. Ils suivaient le conseil de Paul :

Après un premier (et un deuxième) avertissement évite l’hérétique, sachant bien qu’un tel homme est perverti, qu’il pèche et qu’il est lui-même l’auteur de sa propre condamnation – Tite 3 ;10.

Il existe encore une importante lettre de Polycarpe adressée aux Philippiens, où tous ceux qui le désirent et qui ont leur salut à coeur peuvent apprendre en même temps et la frappe de sa Foi et la Prédication de la Vérité.

Ajoutons que l’église d’Éphèse, fondée par Paul et où Jean est demeuré jusqu’à l’époque de Trajan, est aussi un témoin authentique de la Tradition des Apôtres.

Puisque nos preuves sont d’un tel poids, il ne faut donc pas chercher ailleurs la Vérité qu’il est facile de puiser dans l’Église, car les Apôtres, comme en un riche cellier, ont déposé en elle toute la Vérité, en plénitude, afin que quiconque le désire puise en elle le breuvage de Vie. C’est elle en effet qui est l’accès à la Vie : tous les autres sont des brigands et des voleurs. C’est pourquoi il faut les éviter, mais aimer par contre d’un amour extrême tout ce qui est de l’Église et saisir fortement la Tradition de la Vérité.

Eh quoi ! S’il arrivait qu’une simple question de détail provoquât une dispute, n’est-ce pas aux plus antiques des églises, celles où les Apôtres ont vécu, qu’il faudrait recourir pour recevoir d’elles sur la question en cause ce qui est bien sûr et bien clair ? Et si les Apôtres eux-mêmes ne nous avaient laissé aucune Écriture, ne faudrait-il pas alors suivre l’ordre de la Tradition qu’ils ont transmise à ceux à qui ils confiaient les églises ?

C’est précisément à cet ordre qu’ont donné leur assentiment beaucoup de peuples barbares qui croient au Christ ; ils possèdent le salut, écrit sans encre ni papier par l’Esprit Saint dans leurs cœurs, et ils gardent avec soin la Tradition ancienne, croyant en un Seul Dieu, Créateur du Ciel et de la terre et de tout ce qu’ils renferment. Par le Christ Jésus, Fils de Dieu, qui, dans l’immensité de son Amour pour l’œuvre par Lui modelée, a supporté d’être engendré de la Vierge, Lui-même et par Lui-même réunissant l’homme à Dieu, qui a souffert sous Ponce-Pilate, est ressuscité, a été reçu dans la clarté, qui viendra dans la gloire, Sauveur de ceux qui sont sauvés, Juge de ceux qui sont jugés, envoyant au feu éternel ceux qui défigurent la Vérité, qui méprisent le Père et la venue du Fils.

Ceux qui sans lettres ont cru en cette Foi sont par leur langage, comparé au nôtre, des barbares ; mais pour leurs pensées, leurs coutumes, leur manière de vivre, ils atteignent à cause de leur foi à la plus haute sagesse et Dieu les a pour agréables, car ils vivent en toute justice, chasteté et sagesse.

Que si quelqu’un, conversant avec eux dans leur propre langue, vient à leur annoncer les inventions des hérétiques, aussitôt ils se boucheront les oreilles et s’enfuiront bien loin, sans même vouloir entendre ces propos blasphématoires. Ainsi à cause de l’antique Tradition des Apôtres ils n’acceptent même pas que leur esprit puisse concevoir un point quelconque du discours monstrueux de ces gens-là.

C’est qu’en effet parmi ces hérétiques il n’y a eu ni église ni enseignement institués. Avant Valentin il n’y avait pas de Valentiniens, ni avant Marcion de Marcionites, ni absolument aucune de toutes ces doctrines perverses que nous avons énumérées, avant les novateurs et les inventeurs de ces perversités.

Car Valentin est venu à Rome sous Hygin ; il a atteint son apogée au temps de Pie ; il est demeuré jusqu’à Anicet.

Cerdon, le prédécesseur de Marcion, est apparu aussi sous Hygin qui fut le huitième évêque. Il venait souvent dans l’Église et faisait publiquement pénitence, mais il a fini de la même façon, tantôt enseignant en secret, tantôt faisant de nouveau pénitence, tantôt enfin convaincu de fausseté dans son enseignement et séparé de l’assemblée des frères.

Marcion, qui lui succéda, exerça son influence sous Anicet, qui en dixième lieu a occupé l’épiscopat.

Tous les autres que l’on appelle Gnostiques ont reçu leurs principes, comme je l’ai montré, de Ménandre, disciple de Simon : chacun d’eux, suivant l’opinion qu’il a adoptée, est apparu comme le père et le chef de cette opinion. – C’est d’ailleurs bien plus tard, vers le milieu de l’histoire de l’Église que tous ces gens se sont dressés dans leur apostasie.

C’est donc ainsi que la Tradition qui vient des Apôtres existe dans l’Église et se maintient parmi nous.

Revenons maintenant à la preuve par les Écritures ; elle nous vient des Apôtres qui ont rédigé l’Évangile : car plusieurs parmi eux ont rédigé la doctrine sur Dieu, démontrant que Jésus-Christ est la Vérité et qu’il n’y a pas de mensonge en Lui. Ce que David, prophétisant sa Naissance d’une Vierge et sa Résurrection des morts, exprime en ces termes :

La Vérité est sortie de la Terre – Ps 84 ;12.

Les Apôtres aussi, en tant que disciples de la Vérité, sont en dehors de tout mensonge : pas de communion possible en effet entre le mensonge et la Vérité, non plus qu’entre les ténèbres et la lumière ; la présence de l’un exclut l’autre.

Ainsi puisque Notre Seigneur était la Vérité, il ne mentait point. Un être dont il aurait su qu’il était le fruit de la déchéance n’aurait certes pas été par Lui proclamé Dieu, Seigneur de toutes choses, Roi suprême et son Père. Il n’aurait pas déifié Lui, Parfait, l’imparfait ; Lui Spirituel [Pneumatique], le psychique ; Lui, l’être du Plérôme, celui qui est hors du Plérôme.

Ses disciples non plus n’auraient pas donné le nom de Dieu et de Seigneur à un autre que le vrai Dieu et le vrai Seigneur de toutes choses. C’est pourtant ce que prétendent ces sophistes absolument vains : selon eux, les Apôtres, non sans hypocrisie, ont fabriqué leur doctrine suivant la capacité de leurs auditeurs et leurs réponses selon l’attente de ceux qui les interrogeaient. Pour les aveugles ils inventaient d’obscures histoires ; aux malades ils parlaient dans le sens de leur maladie ; aux esprits égarés, dans le sens de leur erreur. Admettait-on que le Démiurge est le seul Dieu ? Ils l’annonçaient comme le seul Dieu. Saisissait-on au contraire le Père qui surpasse tout nom ? Ils traduisaient le Mystère inexprimable au moyen d’énigmes et de paraboles, de sorte que ni le Seigneur ni les Apôtres n’auraient enseigné la Vérité selon ce qu’elle est en elle-même, mais avec hypocrisie et selon les dispositions de chacun.

Ce ne serait pas là pourtant le fait de gens qui guérissent ou qui vivifient, mais plutôt qui aggravent les maux et augmentent l’ignorance. On trouvera bien plus vraie la Loi qui déclare maudit celui qui dirige un aveugle sur une mauvaise route [1]. Les Apôtres en effet, envoyés pour indiquer la voie aux égarés, pour éclairer les aveugles, pour guérir les malades, ne leur ont certainement pas parlé selon leurs opinions du moment, mais bien selon la manifestation de la Vérité. Si des aveugles étaient sur le point de tomber dans un précipice, aucun homme, quel qu’il soit, n’agirait bien en les exhortant à continuer une route aussi périlleuse, comme si c’était là le droit chemin qui devrait les conduire heureusement au terme. Et quel médecin pour guérir un malade, se conformerait aux désirs du patient plutôt qu’aux règles de la médecine ?

Le Seigneur est venu comme le médecin de ceux qui sont malades. Lui-même l’atteste :

Ce ne sont pas les biens portants qui ont besoin de médecin, mais les malades ; Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, à la pénitence. – Luc 5 ;31-32 ; Marc 2 ;17 ; Matthieu 9 ;12-13.

Comment donc les malades se rétabliront-ils ? Comment les pécheurs feront-ils pénitence ? Est-ce en persévérant dans le même état ? N’est-ce pas au contraire par un grand changement qui les fasse sortir de leur condition première, laquelle comportait pour eux une maladie des plus graves et beaucoup de péchés ?

L’ignorance, mère de tous ces maux, se chasse par la connaissance. Le Seigneur donnait donc la Connaissance à ses disciples, guérissant par elle les malades, dégageant par elle les pécheurs de leur péché.

Ce n’est donc pas dans le sens de leurs conceptions premières qu’Il leur parlait, ni selon les idées de ses interrogateurs qu’Il répondait, mais au contraire selon la doctrine de salut, sans hypocrisie, sans acception de personnes.

C’est ce qui ressort également des paroles du Seigneur : à ceux de la circoncision Il montrait que le Christ prédit par les Prophètes est le Fils de Dieu, c’est-à-dire qu’Il se manifestait Lui-même, venu pour restaurer la liberté de l’homme et lui donner en héritage l’incorruptibilité.

Les Apôtres à leur tour enseignaient les nations pour leur faire abandonner la pierre et le bois trompeurs qu’elles prenaient pour des dieux., pour leur faire adorer le Vrai Dieu qui a fait et constitué toute la race humaine et par sa Création la nourrit, l’accroît, l’affermit, lui donne de subsister ; et pour leur faire attendre son Fils Jésus Christ qui nous a rachetés de l’apostasie par son Sang à cette fin que nous soyons, nous aussi, peuple sanctifié, Lui qui descendra des Cieux dans la puissance du Père, qui de plus fera le Jugement universel et donnera les biens qui viennent de Dieu à ceux qui auront gardé ses préceptes.

C’est Lui qui, apparaissant en ces temps ultimes, pierre du sommet de l’angle, a rassemblé tout en un, réuni ceux qui étaient loin et ceux qui étaient près, c’est-à-dire les circoncis et les incirconcis, faisant grandir Japhet et l’établissant dans la maison de Sem.

Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Livre 3, Section préliminaire.

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[1] Deut. 27 ;18