Le n°90 d’automne 2014 de la revue des Dominicains d’Avrillé Le Sel de la Terre avait publié un article sous le titre de Mgr Lefebvre et l’« una cum ». Quelques années avant 2014, il a existé plusieurs controverses entre ces mêmes dominicains d’Avrillé et Louis-Hubert Rémy, les abbés Xavier Grossin et Vincent-Marie Zins, autour de l’expression liturgique « una cum » (pour lire ces textes, voyez ce document) – son étymologie, son sens, sa portée et son importance dans nos temps actuels…

Dans ce court article, nous répondrons à cette question : l’« una cum » est-il un simple « pro » ?

Mgr Lefebvre, les « Lefebvristes » et l’una cum

Le 1er avril 1989, lors d’une retraite prêchée aux religieuses de Saint-Michel en Brenne, Mgr Lefebvre leur avait parlé d’un certain Dom Guillou à propos des prières du canon de la messe et du fameux « una cum ». Mgr Lefebvre qualifia de « ridicule » le jugement que certains catholiques faisaient au sujet du sens de cette expression liturgique « una cum ». Citons-le :

Ils prétendent que quand on dit « una cum summo Pontifice », avec le Pape, alors vous épousez donc tout ce que le Pape dit. C’est ridicule ! C’est ridicule. Ce n’est pas du tout d’ailleurs le sens de la prière « Te igitur clementissime Pater ». Voici comment traduit Dom Guillou, une traduction très exacte et qui va très bien justement :

« Nous Vous prions donc avec une humilité profonde, Père très clément et nous Vous conjurons par Jésus-Christ, votre Fils, Notre Seigneur, d’agrée et de bénir ces dons, ces présents, ces sacrifices, purs et sans tache, que nous Vous offrons premièrement pour [pro] votre sainte Eglise catholique. Qu’il Vous plaise de lui donner la paix, de la garder, de la maintenir dans l’unité, et de la gouverner par toute la terre, et avec elle [una cum], votre serviteur notre saint Père le Pape… »

Il n’est pas dit dans cette prière que nous épousons toutes les idées que le Pape peut avoir ou toutes les choses qu’il peut faire. « Avec elle votre serviteur notre saint Père le Pape, notre Évêque et tous ceux qui ont le culte de la foi orthodoxe catholique et apostolique ». Donc dans la mesure justement où, éventuellement, malheureusement, les Papes n’auraient plus…, ni les évêques…, seraient déficients dans la foi orthodoxe, catholique et apostolique, eh bien, nous ne sommes pas en union avec eux, nous ne sommes pas avec eux ; bien sûr. Nous prions pour le Pape et tous ceux qui ont le culte de la foi orthodoxe catholique et apostolique.

Toujours dans son n°90 d’automne 2014, la revue Le Sel de la Terre prétendait confirmer ce qu’elle croyait être le « vrai sens de cette prière » en ajoutant un texte de saint Thomas (cf. texte en entier : III, q. 83, a. 4). Certes, c’est très bien qu’une revue thomiste cite l’Aquinate… mais la citation du saint Docteur n’était ici ni utile ni décisive. Et pour cause ; qu’écrit saint Thomas dans cet article très synthétique sur tout le rite de la messe ? Il écrit simplement qu’au canon de la messe on offre le sacrifice pour [pro] l’Eglise universelle et pour [pro] ceux qui sont constitués en dignité. Mais c’est là une évidence que personne n’a jamais contestée. A la messe, on prie pour le pape. Saint Thomas d’Aquin n’a pas précisé, car son but n’était pas de traiter en profondeur de cette question, que l’on prie pour le pape en tant qu’il est uni lui-même (una cum) à l’Eglise, en tant qu’il est « pierre », c’est-à-dire principe d’unité et de fermeté dans la foi. Saint Thomas n’a pas envisagé le cas d’un pape, ou supposé tel, qui ne serait plus uni (non una cum) à l’Eglise en raison de sa contradiction de la foi telle qu’exprimée par ses prédécesseurs, ou supposés tel, sur le Siège de Pierre.

On doit donc dire que si la traduction de Dom Guillou n’est pas en soi infidèle, c’est l’interprétation restrictive de l’expression liturgique « una cum », réduite en un simple « pro » qui est problématique, et même erronée.

Un document, qui sera rapporté plus loin, cité par Mgr de Ségur, va nous permettre d’y voir clair ; car, certes, diverses interprétations courent sur le sens à donner à l’expression « una cum ». Pour ne citer que ces exemples, le Dictionnaire de théologie catholique, à l’article Messe, tome X, colonne 1395, l’auteur, Dom Cabrol, écrit : « en union avec le Pape et les évêques en union avec lui » (faudrait-il traiter Dom Cabrol de « sédévacantiste » (!) parce qu’il ose traduire « una cum » par « en union avec » ?) ou encore le Père Le Brun qui, dans le livre Explication de la Messe, écrit : « Una Cum Famulo Tuo… avec notre Pape N., votre serviteur » (page 374, éditions du Cerf, 1949). Dans tous ses tomes de L’Année liturgique, Dom Guéranger, O.S.B., donne l’ordinaire de la Messe et, à chaque fois au Te igitur, il écrit : « … dirigez notre évêque qui est pour nous le lien sacré de l’unité » [traduction très intéressante : le pape étant le principe et le fondement du lien sacré de l’unité, pourquoi s’entêter, si l’on reconnaît l’homme-en-blanc-du-Vatican « François » comme pape de l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique, à ne vouloir que « prier pour lui » et ne pas prier « en union avec lui », du moins refuser ce sens « d’union avec » à « una cum » ?, n’est-ce pas, déjà, inchoativement et très réellement, poser un sérieux doute sur sa légitimité, sinon conclure implicitement qu’il ne peut pas être pape ? ; en gros, appliquer une sorte de « sédévacantisme pratique » ?]. Aussi, dans le Missel quotidien et vespéral de Dom Gaspar Lefebvre (1950), il est écrit : « Nous vous les offrons pour votre sainte Eglise… en union avec votre serviteur notre pape… ».

La Congrégation des rites, Mgr de Ségur et l’una cum

Mgr Louis-Gaston de Ségur traite des saints mystères dans le tome X de ses Œuvres complètes (1887). Au chapitre Des cérémonies du Canon de la Messe jusqu’à la Consécration, on peut lire : 

Ces paroles, dona, munera, sacrificia, sont au pluriel et non au singulier ; car, bien que le sacrifice de Jésus-Christ, qui va être renouvelé sur l’autel, soit unique, il se présente néanmoins accompagné des innombrables sacrifices des membres du Sauveur, qui sont tous ses fidèles, et qui forment avec lui une seule personne morale, « Christus totus, le Christ tout entier », comme dit saint Augustin. Les oblations, changées au Corps et au Sang du Sauveur, ont pour but final de passer, par la communion, dans les fidèles, et de consommer ce mystère d’union, cette unité du sacrifice.

Le Prêtre prie nommément pour le Pape, pour l’Évêque du diocèse et pour tous les fidèles (1), qu’il présente à Dieu comme ne faisant qu’un avec lui dans la charité.

Comme vous le lisez, Mgr de Ségur donne une note en bas de page (pp. 269-270 du livre) :

(1) En France et en quelques autres pays, on ajoute, par concession expresse du Saint-Siège, le nom du Souverain, après celui de l’Évêque. Mais il faut noter ici une observation importante. Jadis, quand la société était constituée régulièrement et catholiquement, le roi chrétien faisait officiellement partie de l’Église, à titre « d’Évêque du dehors », de bras droit, de défenseur-né et de fils aîné de l’Église clans son royaume ! A cause de cela, on disait et on devait dire : « Una cum Papa nostro N. et Antistite nostro N. et rege (ou imperatore) nostro N. et omnibus catholicae et apostolicae fidei cultoribus ». Maintenant que l’ordre providentiel de la société est bouleversé, le Souverain ne fait plus partie officielle de l’Église qu’à titre de simple baptisé, et non plus à titre de hiérarque, surtout lorsqu’il n’est point sacré. Aussi, dans la concession Apostolique est-il ordonné d’ajouter avant le nom du Souverain une parole qui semble insignifiante à première vue, mais qui exprime parfaitement le changement de situation que nous venons de signaler. On doit dire « et PRO rege (ou imperatore) N… » Ce pro suffit pour séparer le nom du Souverain moderne du nom du Pape et de l’Évêque, désormais seuls, hiérarques ou chefs ecclésiastiques. Le pauvre Souverain, déchu de son antique et sublime privilège, n’est plus considéré officiellement par l’Église que comme un simple chrétien, pour lequel il est expédient de prier nominativement, à cause de l’immense influence qu’il peut avoir pour le bien comme pour le mal dans les affaires de l’Église. Il est donc ordonné de dire à cet endroit du Canon : « Una cum Papa nostro N. et Antistite nostro N. et pro imperatore ou rege nostro N., et omnibus, etc. » Cette formule est obligatoire; elle a été décrétée par la Congrégation des Rites.

Il n’y a pas besoin d’être un théologien ou un éminent liturgiste pour comprendre que l’una cum n’a pas le sens d’un simple pro. Au canon de la messe, on ne prie donc pas seulement pour le pape mais aussi avec lui en tant qu’il est lui-même en union avec l’Eglise en tant que principe visible d’unité dans la foi orthodoxe. C’est pourquoi la rubrique du missel pour le cas où un évêque célèbre la messe indique qu’il doit prier pour l’Eglise « una cum famulo tuo papa nostro et me indigno servo tuo », ce qui veut dire qu’il prie pour l’Eglise avec laquelle il est uni, le pape et lui l’indigne serviteur épiscopal.

C’est donc avec raison que l’on doit abandonner l’interprétation de Dom Guillou, quand bien même l’autorité de ce bénédictin en matière liturgique fût-elle réelle, son opinion, c’est-à-dire cette interprétation restrictive de l’expression una cum, perd sa force puisqu’elle est contredite par un jugement de la Congrégation des Rites.

La réponse est donc non, l’una cum n’est pas un simple pro.