Ce qui suit est un extrait du livre « Mystères de la Révolution » de Guillaume Von Hazel, publié en 2019 aux éditions Verus Isräel et distribué par le CSRB. Commandez-le ici.

La transmission islamique de l’hermétisme au Moyen-Âge

Lorsque Saint Irénée évoque « ce Simon de Samarie, duquel dérivèrent toutes les hérésies », il n’exagère pas le moins du monde, dans la mesure où nous verrons et avons déjà vu, que toutes les sectes gnostiques pseudo-chrétiennes procèdent d’une volonté syncrétiste d’incorporer des éléments du catholicisme (liturgie, sacrements, christologie) dans leur système païen. D’où, des sectes plus ou moins ouvertement lucifériennes, aux pratiques plus ou moins spéculatives, mystiques, piétistes, etc. que l’on retrouve jusqu’à aujourd’hui et dont la dangerosité consiste dans leur apparence de christianisme : ce qui a conduit beaucoup d’auteurs impies de notre époque à parler abusivement de gnosticisme chrétien, là où il faut parler de gnosticisme pseudo-chrétien. Le mystérieux texte de la Table d’Emeraude, qu’on date généralement du 4e siècle de notre ère, est sans doute l’un des plus précieux documents pour expliquer la diffusion, entre l’antiquité tardive et le moyen-âge, de l’hermétisme dans les hérésies majeures de notre temps, à commencer par la kabbale juive. Court texte de magie talismanique, sans surprise attribué à Hermès, la Table d’Emeraude enseigne la doctrine du macrocosme et du microcosme, un schéma que l’on retrouve dans le Sefer Yetsirah, texte qui, comme par hasard, remonte précisément au 4e siècle de notre ère. Ce principe ou plutôt anti-principe, est simple, c’est la synthèse même de l’inversion luciférienne. On lit ainsi, dès l’introduction de la Table :

Il est vrai, sans mensonge, certain, et très véritable : Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.

Il se peut qu’on ne trouve pas ailleurs dans nos études, un meilleur exemple du mensonge du démon, car cette sentence panthéiste (et proprement luciférienne) est exactement le contraire de ce qu’enseigne le Seigneur Jésus-Christ dans Jean 8 ; 23, lorsqu’Il manifesta Sa Divinité et la distinction même du dualisme chrétien face aux pharisiens :

Vous, vous êtes d’en bas, et Moi, Je suis d’en haut.

Comme nous l’avons observé dans nos études, la diffusion des idées gnostiques et néoplatoniciennes au moyen-âge s’opéra largement par le biais de l’islam, pour des raisons évidentes, puisque nous avons noté à plusieurs reprises dans ce livre, de nets emprunts talmudiques ou paganistiques dans cette religion. Or, nous avons aussi observé que le Coran est un livre ésotérique en puissance, ou les sentences obscures suivent d’autres passages apparemment plus clairs, les uns et les autres dissimulant des contextes extrêmement sinistres, une fois mis à la lumière de l’exégèse islamique la plus communément admise. Il n’est donc pas surprenant que l’islam, né au cœur d’un contexte historique et géographique où grouillaient les sectes gnostiques, kabbalistes et païennes, soit un produit de ce milieu. Logiquement, la plupart des grands philosophes du monde islamique médiéval s’avèrent avoir été des hermétistes ou des néoplatoniciens.

De là, vient la superstition moderne selon laquelle le monde islamique aurait apporté la science et la philosophie des grecs à une chrétienté médiévale plongée dans la plus crasse ignorance. Une simple lecture des grands ecclésiastiques de l’antiquité tardive et des temps médiévaux suffit à pulvériser cette légende principalement soutenue par quelques francs-maçons et autres ennemis de la religion catholique à l’époque contemporaine. En fait, la science et la philosophie que transmit le monde islamique médiéval dans la chrétienté, fut l’alchimie et la vieille gnose hermétique, que les royaumes chrétiens avaient déjà eu beaucoup de mal à exterminer de leurs terres. C’est pour cela que le plus ancien artéfact de la Table d’émeraude est une copie du 9e siècle, étant elle-même une copie d’une pièce du 6e siècle. Il s’agit du Kitab Sirr Al-Halika, c’est-à-dire le livre du Secret de la Création. Ce titre est très similaire au titre du Sefer Yetsirah, qui signifie lui-même Livre de la Création. Nous retrouvons là encore, l’obsession superstitieuse de la fausse génétique chez toutes les sectes infernales. Cette table d’émeraude arabe se trouve dans plus d’une vingtaine de traités de médecine de l’islam médiéval. Parmi eux, le plus célèbre est certainement le corpus des 112 livres, attribué à Jabir Ibn Hayyan (Geber) et rédigé pour le calife abbasside Haroun al-Rashid, dit « l’orthodoxe ». Citons aussi le Kitab Sirr Al-Asrar, c’est-à-dire Livre du Secret des Secrets. Ce dernier est un ouvrage du 10e siècle, se présentant comme une lettre d’Aristote à Alexandre le Grand. Les experts pensent, quant à eux, qu’il s’agit d’un pseudépigraphe rédigé par Abou Bakr Al-Razi, fameux alchimiste perse du 9e siècle. Qu’on juge, une fois encore, de la qualité de cette science, où, au détour d’une page expliquant la manière d’établir des diagnostics médicaux, on recommande de calculer la valeur numérique du nom du patient. Des méthodes absurdes et superstitieuses qui n’ont rien à envier aux théories de l’hermétiste antique Bolos de Mendès. De là, on découvre que les savants du monde islamique médiéval étaient des hermétistes initiés et qu’ils tenaient Hermès Trismégiste dans la plus grande estime.


Idris, l’Hermès Trismégiste du Coran

On trouvera alors dans le monde islamique médiéval et moderne, une profusion de traductions ou de traités hermétistes, magiques, talismaniques, pseudo-scientifiques, alchimiques, cosmogoniques, etc. Il ne s’agit pas là de simples travaux d’érudits hétérodoxes, non : l’hermétisme se retrouve au cœur même de l’Islam, où Idris est associé à Hermès chez des sommités comme Ibn Arabi, et, si les musulmans veulent notre avis, il aurait mieux valu l’appeler Iblis. Tout d’abord, notons ici une chose utile concernant les origines païennes de l’islam. Dans Coran 2 ; 59, Coran 5 ; 73 et Coran 22 ; 17, il est question des fameux sabéens. Selon le Fisal wa-Milal du très éminent théologien et juriste Ibn Hazm, un renégat qui vécut au 10e siècle à Cordoue et fut vizir pour les princes omeyades, ces sabéens étaient un ou plusieurs groupes d’initiés vivant en Syrie, en Mésopotamie et en Arabie avant même les débuts de la prédication de Mohamed, adorant diverses étoiles et divinités, vénérant sept planètes et douze constellations du zodiaque, observant un jeune annuel lunaire, priant cinq fois par jour et se tournant vers la Kaaba de La Mecque pour cela. Ils avaient pour livre sacré le Zabur, une sorte de pseudo-psalmiste, qui est cité quatre fois dans le Coran comme livre révélé.[1] Or, ces sabéens étaient clairement une secte gnostique judaïsante, pseudo-chrétienne, particulièrement syncrétiste et rattachée à la mouvance elkasaïte, au groupe des harraniens et plus généralement au mandéisme. Depuis les temps islamiques à nos jours, il y a eu mille études sur leur cas, et bien que des groupes aient continué d’exister en Mésopotamie, on ne sait toujours pas exactement les rattacher historiquement à tel ou tel groupe antérieur. Plus récemment, le spécialiste de l’ésotérisme Tobias Churton[2] a publié le récit d’une rencontre entre Abou Yusuf Absha Al-Qadi, calife de Bagdad en 830 et les habitants d’une ville qu’il s’apprêtait à conquérir. Dans son développement, Churton affirme que les habitants de cette ville d’Harran (actuelle Turquie) se déclarèrent sabéens afin de tomber sous la protection de Coran 2 ; 59. Selon Churton, les habitants d’Harran pratiquaient une sorte d’hermétisme populaire. L’affaire s’arrangea donc dans la mesure où ils identifiaient Hermès Trismégiste à l’Idris du Coran, et le tenaient pour prophète. Cette histoire nous aurait semblée suspecte, si elle n’émanait pas d’une source d’époque, par ailleurs impartiale, puisque musulmane, et si nous n’avions pas encore d’autres preuves sur cette piste. Par ailleurs, remarquons aussi que le grand historien Mohammed Al-Shahrastani, qui vécut au 12e siècle et qui était lui-même versé dans la théosophie, confirme cette anecdote dans son Milal wa al-Nihal (Livre des sectes). Enfin, il est important de relever que dans le courant manichéen, Hermès était l’un des cinq prophètes qui précéda Mani. Nous retrouvons cet Hermès, sous le nom d’Idris, dans Coran 19 ; 57-58, précisément dans la sourate nommée Maryam, qui l’évoque dans des termes fort explicites :

Parle aussi, dans le Livre, d’Édris. Il était véridique et prophète. Nous l’avons élevé à une place sublime.

Tout d’abord, il faut rappeler que le Coran considère qu’Adam, Seth ou Idris-Enoch, fils de Jared, étaient tous des prophètes de l’islam. Selon Ibn Ishaq et Tabari, cet Idris était le premier humain après Adam à avoir reçu le don de prophétie et il est présenté également comme l’inventeur de l’écriture et de l’astronomie[3], ce qui est en somme exactement ce qu’enseigne la tradition hermétiste gréco-égyptienne sur l’Hermès-Thoth. La première question que chacun devrait se poser avant d’aller plus loin, est de savoir pourquoi un certain nombre de personnages bibliques évoqués par le Coran, sont-ils présentés avec des noms différents que ceux que l’on trouve dans la Sainte Écriture ? C’est à notre avis, une autre preuve du caractère foncièrement ésotérique et conséquemment non-révélé de ce livre. Idris est également cité dans Coran 21 ; 85, et à côté de lui, on trouve un Dhoulkefl, dont les exégètes islamiques eux-mêmes ne savent pas s’il s’agit d’Elie, de Zacharie ou d’Esaïe. Deux versets plus loin, il est question d’un Dhoulnoun, « homme au poisson », ainsi généralement tenu pour être Jonas. Telles sont les lamentables obscurités du Coran. Ailleurs dans le texte coranique, ces différences subtiles sont particulièrement remarquables, c’est le cas notoire du ‘Isa, pseudo-Jésus dont la morphologie sémantique laisse clairement voir une diabolique usurpation dont l’origine est clairement talmudique : il n’est pas temps d’en parler ici, mais nous avons souvent remarqué que les fraudes du Coran démasquées avec le plus de facilité étaient celles qui concernaient quelque attentat contre le Nom de Jésus ou de Marie. D’un point de vue catholique, il faut tout d’abord rappeler qu’il existe plusieurs Enoch (prononcé « enok ») et un Enoshénoche ») dans l’Écriture. Enoch, fils de Jared, est en effet un prophète cité dans Ecclésiastique 44 ; 5 et dans Jude 14 ; 15 où il est écrit : C’est d’eux qu’a prophétisé Hénoch, le septième patriarche depuis Adam. Selon la Bible (Genèse 5 ; 3-7), Enoch fut le 7e patriarche après Adam, par la descendance de Seth. En revanche, malgré le respect qu’il faut avoir pour notre premier parent Adam et son fils Seth, il n’est écrit nulle part dans la Bible qu’ils aient été prophètes, encore moins qu’ils adhéraient à une secte nommée islam. Du reste, cela ne répond toujours pas à notre question de savoir pourquoi le Coran parle d’un Idris, là où s’agit, selon les commentateurs, d’un Enoch. Un premier élément de réponse nous vient du savant Maqdisi, géographe musulman du 10e siècle, qui affirme : « Il fut appelé Idrîs à cause de son instruction développée »[4], ce qui se comprend dans la mesure où la racine arabe *drs (darasa, madrasa) se rapporte au champ lexical de l’étude. C’est aussi l’avis d’Al-Suyuti. Pourquoi est-il nommé différemment dans le Coran (d’ailleurs en second après Ismaël dans Coran 21 ; 85) et pourquoi faut-il recourir au hadith pour découvrir son identité ? Les musulmans qui se prétendent coranites, c’est-à-dire ‘Coran-Only’, devraient alors se demander sur quelle autorité se fondent les savants des premiers siècles de l’islam, pour identifier ces personnages, alors que les passages du Coran où ils apparaissent, ne laissent absolument rien supposer d’un quelconque rattachement à l’Enoch biblique. Notons aussi un détail de grand importance ici, que nous trouvons dans Coran 87 ; 18-19. Lisons d’abord les versets en question :

Cela se trouve dans les livres anciens, dans les livres d’Abraham et de Moïse.

Cette sourate 87, nommée Al A’la, c’est-à-dire « le très-haut », mériterait que nous en analysions la moindre ‘aya, car il s’y trouve manifestement d’autres indications ésotériques. Constatons simplement que ce dernier verset évoque les livres d’Abraham. Or, chacun sait qu’Abraham n’a écrit aucun livre contenu dans la Bible, la Genèse ayant été rédigée par le seul Moïse. En revanche, esséniens, gnostiques et kabbalistes ont attribués de nombreux livres pseudo-bibliques à Abraham.  C’est le cas notoire de l’apocalypse d’Abraham, du Testament d’Abraham ou, plus tardivement, du Sefer Yetsirah. On ne sera donc pas surpris de lire le commentaire d’Ibn Kathir sur Coran 87 ; 19 :

Les livres anciens signifient les écritures qui furent révélés au fils d’Adam Cheit [Seth] et Idris.[5]

Comme nous l’avons vu, certaines sectes de l’école d’Alexandrie, les fameux Séthiens, considéraient que Seth, l’un des fils d’Adam, était un prophète majeur qui s’était réincarné en Jésus. Or, on découvre que la tradition islamique fait elle aussi de Seth un très grand prophète. Par exemple, un compagnon du prophète de l’islam, Abou Dhar Al-Ghifari, affirmait que « Dieu avait envoyé 104 livres, 50 livres à Seth »[6]. L’évidence est indubitablement établie : les passages pseudo-bibliques du Coran, y compris les passages pseudo-évangéliques, sont clairement basés sur des apocryphes gnostiques, des sources talmudiques, mais aussi, manifestement, des sources hermétiques. Tout d’abord, il semble y avoir eu un croisement de sources chez les grands exégètes islamiques ou chez ceux d’auprès qui ils ont rapporté ces traditions. S’ils présentent correctement Idris-Enoch comme étant le fils de Jared, ils confondent visiblement cet Enoch (fils de Jared) avec l’Enos (fils de Seth dans la Bible) présenté dans l’apocryphe pseudo-biblique du Livre des Jubilés, puisque dans ce livre, retrouvé dans les années 1940 dans les grottes de Qumran, attribué à Moïse et daté du 2e siècle avant notre ère, Enos reçut l’écriture et la science astronomique par l’instruction des anges. C’est donc plutôt cet Enos qu’ils associent à Idris, en reprenant la légende telle que présentée dans le Livre des Jubilés. Bien que les commentateurs de Coran 19 ; 56-58 ne soient pas d’accord sur tous les détails (Boukhari rapporte carrément qu’Idris est en fait Elie), ils véhiculent tous l’idée selon laquelle Idris-Enoch fut l’inventeur de l’écriture et d’autres arts manuels. Ibn Kathir rapporte clairement que dans le monde islamique, de nombreux savants affirment qu’Idris-Enoch était le premier Hermès Trismégiste, Hermès Al-Haramisah[7]. Ce thème a fasciné l’ésotériste René Guénon dans sa quête de la tradition primordiale et il y consacra plusieurs études assez poussées. Logiquement, les grands noms de la science islamique se portèrent sur le thème d’Idris, lequel, comme nous l’avons dit avec Ibn Kathir, était assimilé à Hermès Trismégiste, pour des raisons assez claires. Citons Abou Ma’shar al-Balki, fameux érudit islamique perse du 9e siècle, qui fut un disciple d’Al-Kindi, et qui enseigne ainsi, dans son Livre des Mille[8] :

Abû Ma’shar a dit : Il y a eu trois personnages appelés Hermès. Le premier Hermès, celui à qui a été conférée la triple grâce, vivait avant le déluge. Le nom Hermès doit être compris comme un titre, comme dans le cas de César ou de Chosroês. Les Perses, dans leurs livres historiques, l’appellent Hôshang, c’est-à-dire le Juste, et c’est lui que mentionnent les prophéties des Harrâniens. Les Perses disent que son grand-père était Kayômarth, i.e. Adam. Les Hébreux disent qu’il est Énoch, i.e. Idrîs. Il fut le premier à parler des choses supérieures, telles que le mouvement des astres, et son grand-père, Adam, lui enseigna les heures du jour et de la nuit. Il fut le premier à construire des sanctuaires et à y prier Dieu, le premier à s’occuper et à parler de médecine. Il écrivit pour ses contemporains de nombreux livres en vers rythmés, selon une prosodie connue dans leur langue, sur la connaissance des choses terrestres et célestes. Il fut le premier qui prédit le déluge et vit que la Terre était menacée par l’eau et par le feu. Sa demeure était le Saïd d’Égypte, qu’il avait choisi pour lui-même, et il y construisit les sanctuaires des pyramides et les cités des temples.

On voit ici très nettement la confirmation que la source de ce récit de l’Idris-Hermès-Enoch vient d’hermétistes judaïsants. Notez aussi qu’Abû Ma’shar affirme que ce premier Hermès aurait été le bâtisseur des pyramides d’Egypte. Or, Maqdisi, dans le Khitat, un autre récit de ses voyages, signale à propos des pyramides de Gizeh :

J’ai lu, dans certains vieux livres sabéens, que l’une de ces pyramides était le tombeau de Adamoun et l’autre le tombeau d’Hermès ; d’après eux, ces deux personnages auraient été de grands prophètes et Adamoun aurait été le plus grand ; on faisait le pèlerinage des pyramides et l’on y venait du fond de tous les pays.

C’est une information capitale, qui montre la pénétration profonde de l’ésotérisme au cœur même du Coran et de l’islam tout entier. Guénon, comme tous les ésotéristes de son temps, était obsédé par l’Orient, où il cherchait à trouver les origines de la tradition primordiale. Il était logique qu’il poursuive le fil de l’hermétisme dans l’islam. Dans un article de son journal, le Voile d’Isis, il note qu’Adamoun est en fait la déformation du mot grec Agathodaimon.[9] Ce terme grec, ἀγαθοδαίμων, typiquement païen, désigne un esprit bienfaisant, l’adjectif agathós ᾰ̓γᾰθός signifiant bon, chanceux, noble, etc.

Il s’oppose au cacodaimon κακοδαίμων, esprit mauvais, formé avec le mot kakos κᾰκός qui signifie mauvais, hideux, horrible, etc. Que le lecteur se rapporte au début de ce chapitre, où nous avons produit l’étymologie générale du daimon δαίμων, qui, chez les païens, désigne littéralement un génie, qui peut être un esprit ou une déité. Guénon signale dans son article qu’Agathodaimon « se rapportant au symbolisme du serpent envisagé sous son aspect bénéfique, s’applique parfaitement à Seth ».[10] Voici donc le Seth biblique, assimilé au double-serpent du caducée de Thoth-Hermès. Edgard Blochet donne ce commentaire, dans une étude sur l’ésotérisme musulman[11] :

Les Sabéens qui vivent aujourd’hui sur les rives du bas Euphrate estiment que les deux prophètes qui leur ont révélé leur singulière doctrine sont Adémon = Seth et Hermès = Idrîs. L’identification d’Adémon = Azîmoûn = wAγαθοδαίμων avec Seth n’est pas un fait de syncrétisme moderne, mais elle remonte à une époque ancienne, car on la retrouve dans l’Histoire des dynasties d’Aboul-Féredj et dans le Traité des religions de Shehristani ; les historiens arabes ont toujours eu la notion pleine et entière que telle était bien la croyance des Sabéens primitifs, et l’écho s’en retrouve jusque dans le Keshf el-zounoûn de Hadji-Khalifa, qui dit que ces sectaires croyaient à Agathodémon et à Hermès, qui sont les mêmes personnages que Seth et Idrîs.

Nous remarquons la toute l’ironie de la situation pour la secte islamique, qui, après avoir constitué l’une des plus singulières forme d’ésotérisme à prétention universelle, prétendit justement persécuter les sectes juives, sabéennes et pseudo-chrétiennes, dont les doctrines transpirent pourtant partout dans le Coran. L’association Idris-Hermès est donc loin d’être une affirmation rare chez les savants de l’islam médiéval : l’auteur des mystérieux épitres des frères de la Pureté (Ikwan Al-Safa), Ibn Juljul (Livre des générations des médecins et des sages) qui fut un alchimiste en Espagne islamique ou encore Ibn Al-Qifti (Histoire des Sages), rapportent les mêmes considérations, mais nous donnerons plus loin un rapport encore plus clair. Par ailleurs, dans la suite de son récit et après avoir évoqué un deuxième Hermès babylonien, Abu Ma’shar nous offre lui-même la connection finale avec le troisième Hermès, le Trismégiste, qu’il situe logiquement en Egypte (al-Misr):

Le troisième Hermès vécut dans la cité de Miçr, après le déluge. Il est l’auteur d’un livre sur les animaux venimeux. C’était un médecin et un philosophe, qui s’occupait des propriétés des drogues mortelles et des animaux venimeux. Il voyageait à travers le pays, et était expert dans la fondation des villes, dans leurs propriétés et celles de leurs populations. Il est l’auteur d’un excellent et précieux ouvrage sur l’art d’alchimie qui a des rapports avec de nombreuses techniques, comme la manufacture du verre, des verreries, de l’argile, etc. Il avait un disciple nommé Asclepius, qui vécut en Syrie.


Les montées mystiques d’Idris et la sotériologie coranique

Ibn Arabi fut sans doute le plus grand de tous les hermétistes musulmans. Spéculateur prolixe, sa métaphysique, sa mystique, sa cosmologie, tiennent très nettement du néoplatonisme, mais son originalité vient sans doute du fait qu’il fut l’un de ceux qui sût, avec un talent indéniable, exprimer l’ésotérisme coranique sous une innovante forme philosophique. Une simple lecture d’un extrait de son Livre des chatons des sagesses[12], nous fait rapidement comprendre que nous avons affaire à une nouvelle métamorphose du vieil hermétisme, certes, sous les formes d’une agréable prose :

Le lieu le plus élevé est celui autour duquel tourne la meule du monde des Corps célestes : c’est le Ciel du Soleil, siège de la station spirituelle d’Idrîs – sur lui la Paix ! Sept sphères sont au-dessous et sept sont au-dessus de la sienne, qui est donc la quinzième. Au-dessus se trouvent : le Ciel de Mars, le Ciel de Jupiter, le Ciel de Saturne, le Ciel des Mansions lunaires, le Ciel non-étoilé qui est celui des « Tours » (zodiacales), le Ciel de l’Escabeau et le Ciel du Trône ; au-dessous se trouvent : le Ciel de Vénus, le Ciel de Mercure, le Ciel de la Lune, la sphère de l’Ether, la sphère de l’Air, la sphère de l’Eau et la sphère de la Terre. En tant que Pôle des Cieux, (Idrîs) est exalté par le lieu (où il réside).

Avez-vous remarqué ? Il est ici question d’Idris, le pseudo-Enoch, décrit dans son état d’ascension interdimentionelle, dans l’un des sept palais de la cosmogonie islamique, laquelle ressemble fortement à la cosmogonie kabbalistique. Notez comment Al-Arabi décrit Idris comme « pole des cieux » dont le « Ciel du Soleil » est le « siège de la station spirituelle ». Nous avons clairement ici affaire a une description d’un état mystique, d’une relation entre microcosme et macrocosme typiquement hermétique et, nous osons le dire, antéchristique : l’Hermès Trismégiste, l’Idris islamique, sont des types de l’homme cosmique, du parfait initié, de l’homme de lumière dont il est question dans le Corpus Hermeticum. Cet illuminisme d’origine hermétiste se retrouve dans les premiers temps de l’islam, où il est appellé Ishraqi. Comme le note Hugh Talat Halman[13] :

Ibn Wahshiyyah (9e siècle), fut le premier à utiliser le terme ishraqi, signifiant une classe de prêtres descendant de la sœur d’Hermès. (Dans le Kore Kosmoun, Vierge du Cosmos, Isis se décrit comme la soeur d’Hermès). Suhrawardi et Ibn Sina (930-1037) présentent Hermès comme le disciple de la « nature parfaite », c’est-à dire des Poimandres. Suhrawardi a également constitué une lignée hermétique (les hakim al-atiqa, ancienne sagesse), incluant Hermès, Pythagore, Platon, Empedocles et les soufis Dhu’l Nun Al-Misri (796-859), Sahl al-Tustari (818-896) et Husayn Bin Mansur Al-Hallaj (858-922). Sharazuri, un disciple de Suhrawardi, posa l’hypothèse qu’Idris avait fondé le premier monothéisme pré-islamique, la religion des hanifs. Marsilio Ficin (1433-1499) reprit le modèle de Suhrawardi dans sa Prisca Theologia. Le maître soufi et théosophe Ibn Al-Arabi (1165-1240) identifia Idris comme le prophète axial (qutb) partageant avec les seuls Jésus, Elie et Al-Khidr (Le Vert) le statut d’immortels. Les auteurs islamiques de traités hermétiques, alchimiques et philosophiques, y compris Al-Arabi, présentaient Idris comme « le prophète et le père des philosophes » (Abu’l-Hukama) et le vénéraient comme le patron prophétique de l’alchimie et des arts hermétiques.

Cet Idris-Hermès tient une place très importante chez les mystiques mahométans, dans la mesure où il a atteint l’immortalité, corps et âme, par une élévation mystique.

Par ailleurs, un autre détail important nous prouve que cet Idris islamique n’est nullement l’Enoch biblique, nonobstant l’ignorance crasse que nous avons relevée chez les docteurs de l’islam : Tabari lui-même contredit la logique en affirmant que « Idrîs leur lisait des livres, et ces livres étaient les livres d’Ibrahim »[14], affirmation totalement incohérente et anti-biblique, comme nous l’avons relevé précédemment. De plus, les exégètes islamiques décrivent nettement Idris comme ayant procédé à une expérience mystique volontariste. Le grand docteur sunnite Al-Tha’labi commente[15] :

La raison pour laquelle Dieu l’a élevé dans les cieux est selon ce qu’Ibn Abbas et d’autres ont dit, c’est-à-dire qu’Idris marchait un jour sous le feu du soleil au-dessus de lui. Tenant le soleil sur son dos, il appela Dieu à l’aide, et c’est ainsi que Dieu lui envoya l’ange de la mort pour le sauver de la chaleur et du poids du soleil. L’ange de la mort l’éleva sur son aile, jusque dans les cieux.

Halman remarque fort à propos que l’Idris islamique n’est pas élevé par Dieu par un quelconque mérite, comme le vrai Enoch biblique, mais par une praxis mystique illuministe où il rivalise avec les anges, qu’il trompe par la ruse. On lit dans le Hayat-Al Qulub une quantité de traditions qui montrent l’un des aspects les plus pénibles de l’islam, c’est-à-dire cette infinité de sources ridicules, de légendes stupides, de fables odieuses. Au milieu de tout ceci, nous trouvons néanmoins, comme toujours, la preuve de la forfaiture :

Idris dit : « J’ai encore un désir. J’ai entendu que la mort est très dure, ainsi je souhaite y gouter pour vérifier si le gout ressemble à ce qu’on m’en a dit ». L’ange de la mort prit la permission auprès d’Allah. Puis, il retint la respiration d’Idris pendant quelques temps, puis il retira sa main et demanda à Idris comment il avait trouvé cela. Idris répondit : « Très dur, plus dur que ce qu’on m’avait dit ». Puis Idris dit : « J’ai encore un vœu. Je souhaite voir le feu de l’enfer ». L’ange de la mort demanda au gardien des enfers d’ouvrir la porte. Lorsqu’Idris vit cela, il s’évanouit. Lorsqu’il reprit conscience, il dit : « J’ai encore une demande. Je souhaite voir le paradis. » L’ange de la mort demanda la permission aux gardiens du paradis et Idris y entra, puis il dit : « O ange de la mort, à présent je ne sortirai plus d’ici. Allah a dit que toute âme devra gouter la mort, ce que j’ai fait, et Allah a dit qu’il n’y a pas un de vous qui ne s’approchera de l’enfer, ce que j’ai fait, et en ce qui concerne les cieux, il est dit que les personnes aux paradis y resteront toujours ».[16]

Telles sont les romances sensées édifier l’âme du musulman moyen, tandis que l’ésotériste initié y trouvera largement son compte. En effet, tout ceci ressemble aux théurgies, aux montées et aux descentes mystiques décrites dans les Hermetica et dans la Kabbale juive. Halman note aussi que ce modèle est nettement emprunté aux Hymnes Homériques à Hermès, dont nous avons parlé précédemment :

Le récit de la ruse d’Idris pour entrer au paradis est semblable à l’Hymne à Hermès homérique, dans lequel Hermès s’élève lui-même dans le panthéon olympien en s’offrant un sacrifice à sa propre personne.[17]

Tout ceci en dit long sur la sotériologie coranique.

Guillaume Von Hazel, Mystères de la Révolution, Tome 1, pp.304-314

[1] L’islam est finalement la construction syncrétiste et batarde de l’impie Mohamed.

[2] Tobias Churton, The Invisible History of the Rosicrucians. Inner Traditions, Bear &

Co., 2009, p.26-27

[3] Brannon Wheeler, Prophets in the Quran : An Introduction to the Quran and Muslim Exegesis, Continuum, 2002, pp. 44-47

[4] Le Livre de la création et de l’histoire de Motahhar ben Tâhir al-Maqdisî, publié et traduit par Clément Huart, tome troisième, Paris, Leroux, 1903, p.12

[5] Wheeler, Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Traduction anglaise de Martin Plessner, in Hermes Trismegistus and Arab Science, Studia Islamica, n°2, 1954, p.45

[9] Sera-t-on surpris d’apprendre qu’un groupe de « black métal » allemand porte ce sinistre nom ?

[10] René Guénon, Sheth, Le Voile d’Isis, Octobre 1931

[11] Edgard Blochet : Études sur le gnosticisme musulman, Rivista degli Studi Orientali, Volume 2, 1908-1909, p.750

[12] Ibn Arabî, Le Livre des chatons des sagesses, trad. Ch.-A. Gilis, Éditions Al-bouraq, 1997, Tome 1, p.149

[13] Hugh Talat Halman, Idris, in Holy People of the World : A Cross Cultural Encyclopedia, Phyllis G. Jestice, Volume 3, ABC-CLIO, 2004, p.388

[14] Tabari, La chronique, Histoire des prophètes et des rois, trad. Herman Zotenberg, Volume 1, Actes-Sud/Sindbad, 2001, p. 92

[15] Wheeler, Ibid.

[16] Mohammad Baqir Majlisi, Hayat Al-Qulub, Stories of the prophets, An Account of Idris, Volume 1

[17] Halman, Ibid.