Ce qui suit est un article de Guillaume Von Hazel, originellement publié le 1er Octobre 2012 sur le site « Lettres de Strasbourg ».


Qui se souvient aujourd’hui de Paul Dungler et du mouvement catholique et nationaliste alsacien des années 1930-1940 ? Si l’Alsace officielle est amnésique, l’Alsace réelle se souvient et honore la mémoire de ce combattant hors norme. Catholique alsacien, ancien camelot du Roi, honorable industriel de Thann (Haut-Rhin), c’est à l’âge de 38 ans que Paul Dungler laisse tomber du jour au lendemain son activité florissante pour se consacrer entièrement au combat de sa vie : la défense de l’Alsace au cœur de la 2nde guerre mondiale. C’est le début de ce qu’on appellera le Réseau Martial, l’un des tout premiers réseaux de résistance française, sinon le premier, créé en Juin 1940, alors que l’Alsace et la Moselle sont sur le point d’être annexées unilatéralement par le 3e Reich. Dans ce combat, Paul Dungler ne sera évidemment pas seul : c’est toute une génération de jeunes catholiques, nationalistes et monarchistes alsaciens qui se lève à cette époque pour faire pièce à plusieurs menaces : la menace communiste, la menace nationale-socialiste, mais aussi la menace d’une 3e république anticléricale et jacobine qui conduit le pays à la ruine et à la guerre.

Surpris par la débâcle de juin 1940 dans le Massif Central, Paul Dungler remonte, le 25 août 1940, en Alsace et y crée, le 1er septembre 1940, la 7e colonne d’Alsace. […] Dès le début de septembre, il rallie à la 7e colonne d’Alsace deux hommes d’élite qui joueront un rôle éminent dans l’histoire de la Résistance alsacienne, Marcel Kibler de Saint-Amarin, le futur commandant Marceau et Paul Winter, de Mulhouse-Bourtzwiller, le futur commandant Daniel.Eugène Mey, Le drame de l’Alsace, éditions Berger-Levrault, 1949, p. 67

Nous avions précédemment évoqué la belle épopée des jeunes strasbourgeois de la Main Noire. Nous évoquons aujourd’hui le cas de Paul Dungler (1901-1974), qui incarne cette génération de nationalistes et de monarchistes qui constituèrent les premiers groupes de résistance et que les sciences historiques actuelles ont largement occultées au profit d’une abjecte mythologie, fondée dans le sang de l’épuration sauvage et étatique entre 1944 et 1946. Comme le résuma fort bien François de Grossouvre : « C’est la gauche qui a exploité la résistance, mais ce sont les gens de droite qui l’ont créé ».

L’histoire de la 7e Colonne est le récit d’une génération anonyme, peu célébrée, née dans une époque de héros maudits. Jean Eschbach, dans la préface de sa splendide biographie de Dungler, aurait voulu que cette histoire fut racontée par l’un ou l’autre des grands littérateurs de la droite du siècle dernier : « Il ne m’aurait pas déplu que l’un des « hussards » de la littérature française, peut être le dernier, ne vienne couronner ce livre de son talent et de l’amitié qu’il portait à Paul Dungler. Mais la mort est venue anéantir ce beau projet, et je me crois obligé de me substituer à lui. Ambition certes présomptueuse ».

Une génération oubliée

Cette histoire est celle de catholiques alsaciens, monarchistes, nationalistes ou simples patriotes, tous de souche rhénane, alémanique et franque. C’est l’histoire d’une génération marquée par les horreurs de la 1ère guerre mondiale. Cette expérience qu’ils vécurent enfants, est profondément ancrée dans leur psyché.  Ainsi, et à l’instar d’un certain nombre d’alsaciens de sa génération, du moins les plus conscients, le jeune Dungler, à la fin de l’adolescence, comprend très tôt [1] l’imminence d’un nouveau conflit européen. Il comprend surtout qu’une fois encore, l’Alsace, la Moselle et le pays rhénan, seront en première ligne.

En raison du particularisme politique local et de l’histoire propre de l’Alsace, le royalisme est une tendance qui aura eu des expressions somme toute assez différentes de ce que l’on alors pouvait observer en vielle France, notamment dans le très populaire mouvement d’Action Française. Tout d’abord, il faut considérer l’Alsace comme une petite Irlande entre France et Allemagnes. La sociologie alsacienne est marquée par une profonde unité ethnolinguistique, fortement alémanique, mais également romane. Cette sociologie est également très fortement marquée par les traumatismes de la révolution protestante, qui y causa bien des ravages. Depuis cette époque, l’Alsace connut deux fléaux. Un fléau spirituel, celui de la présence protestante, qui désacralisa des dizaines d’églises catholiques parmi les plus illustres. Un fléau géopolitique, celui de se trouver au cœur de la nouvelle géopolitique européenne du 17e siècle, d’où les ravages de la Guerre de 30 ans. Pendant tout ce temps, l’Alsace catholique dut supporter, bon gré, mal gré, la cohabitation difficile avec les minorités protestantes et juives, lesquelles jouèrent en Alsace un rôle décisif dans la montée en force de la franc-maçonnerie et du jacobinisme révolutionnaire de 1789. Le retour dans le giron allemand après 1871 n’arrange pas les choses pour les catholiques, cette fois ci inquiétés par le Kulturkampf du 2e Reich prussien. Pendant ce temps, l’Europe occidentale, de révolutions maçonniques en coups d’états socialistes, poursuivait sa route violente dans l’apostasie et dans le règne du totalitarisme démocratique.

L’Alsace du jeune Dungler retrouve une France radicalement républicaine, dans le plus mauvais sens du terme. En ce temps règnent une multitude de passions politiques : marxisme, socialisme, bonapartisme, national-républicanisme, démocratie chrétienne, etc. Le royalisme et le nationalisme « maurassien » interpelle positivement une large frange de la jeunesse alsacienne des années 1920-1930. Ce ralliement massif aux idéaux de l’Action Française ou d’autres mouvements nationalistes similaires s’explique par plusieurs raisons. En tout premier lieu, Dungler et d’autres jeunes de sa génération sont impressionnés par la préscience géopolitique des écrits de Maurras et de Bainville, lesquels sont parmi les seuls à comprendre que l’absurdité criminelle des accords de Versailles conduira inévitablement à une nouvelle déflagration. Ensuite, la jeunesse catholique alsacienne réagit énergiquement contre les progrès du communisme dans certains fiefs ouvriers locaux, et du socialisme dans les grandes villes, en particulier à Strasbourg, où règne le maire Jacques Peroites. Enfin, les jeunes nationaux alsaciens s’opposent au développement de la jeune « démocratie chrétienne », complice de toutes les impostures mentales. Il faut ajouter à cela la situation particulière de l’Alsace. Le particularisme ethno linguistique local est déjà la proie de toutes les ambitions et de toutes les démagogies, notamment chez les communistes locaux et chez certains radicaux socialistes. Au milieu de tout ce cirque, un centrisme apathique, opportuniste et médiocrement affairiste, a déjà commencé à lentement paralyser l’anthropologie alsacienne vitale, notamment chez les notables : c’est ce qu’on nommera l’Union Populaire Républicaine.

Dans le Strasbourg des années 1920, deux forces nouvelles font leur apparition en tant que mouvements politiques : les autonomistes et les communistes (internationalistes par essence et susceptibles de s’accorder avec leurs frères en Allemagne ou en Russie) font le coup de force ensemble. On verra que quelques années plus tard, bien de ces communistes alsaciens rallieront le parti nazi à Strasbourg. De leur côté, les ligues royalistes et nationalistes alsaciennes, particulièrement vibrantes dans la région, s’opposent à ces deux tendances pour diverses raisons : autonomistes et communistes sont opposés au nationalisme français, mais sont également, ou bien jugés trop libéraux, ou bien jugés, à juste titre pour les communistes, farouchement anticléricaux. Or, la jeunesse royaliste et nationaliste alsacienne n’est pas dans une démarche de bête patriotisme républicain et cocardier. Cette jeunesse profondément alsacienne et catholique prône un provincialisme équilibré, et s’oppose donc au modèle d’autonomisme libéral-centriste ou communiste, dans lequel elle perçoit un facteur de trouble, une imposture hypocrite, teintée de démocratisme et de socialisme. Rappelons qu’en ce temps, et ce sera ainsi jusqu’à la révolution moderniste de Vatican 2, il existe encore une certaine ségrégation spirituelle sensible dans la société alsacienne : on ne se marie pas entre catholiques et protestants, on ne se fait pas enterrer dans les mêmes cimetières. Certes, les mœurs se sont déjà largement délitées, mais l’anthropologie n’a pas encore connue la destruction complète actuelle. Toutefois, il ne faut pas se tromper lorsque l’on aborde le complexe sujet de l’autonomisme alsacien. Historiquement, il naît tout d’abord d’un combat politique tout à fait légitime et très honorable, qui fut celui du maintien ou de la défense des droits politiques de l’Alsace et de la Moselle au sortir de la 1ère guerre mondiale. Ce mouvement débute déjà sous le régime prussien, notamment porté par la voix du Dr. Eugène Ricklin, qui milite déjà pour une autonomie politique de l’Alsace dans le cadre du 2e Reich dans les années 1890, ce qui lui coutera son poste d’adjoint à la mairie de Dannemarie. Ni berlinophile, ni parianiste, le Dr. Eugène Ricklin, comme bien d’autres autonomistes de sa génération, est avant tout un rhénan et c’est pour l’Alsace et la Moselle qu’il milite. Il tente de former un Conseil d’Alsace Lorraine en novembre 1918, mais il sera broyé par la République triomphante, qui ne fait aucun cas de son projet. Le Conseil régional lui tourne le dos et vote en faveur d’une annexion sans condition au sein de la 3e République. Ce mouvement autonomiste organique était largement mené par de grandes figures alsaciennes, notamment celle du père François-Xavier Haegy. Prêtre de campagne, mais hautement cultivé, énergique à souhait, il avait rapidement compris la dimension du péril socialiste en Rhénanie et milita dès lors pour un catholicisme social directement inspiré du magistère de Léon XIII, qu’il exprima d’abord dans les journaux, puis en politique. L’abbé Haegy fut dès lors la principale figure de l’autonomisme, sinon du nationalisme alsacien de tendance catholique. Lorsque les différentes factions autonomistes tentèrent de s’assembler en un front commun, le Volksfront, dans les années 1920, il fut largement mis en minorité, en raison de la mainmise libérale et protestante du mouvement. En effet, dans ces années-là, ce sont ces tendances anticatholiques qui dominent largement le mouvement autonomiste de centre droit, avec des vues de plus en plus modérées. Voici, malgré un résumé bien trop succinct, une esquisse de la situation politique alsacienne, telle que perçue par la génération de Dungler. Résumé auquel il faut ajouter une précision importante : après le bref épisode du « bloc des droites » de l’immédiat après-guerre, la 3e République maçonnique a vite repris ses droits. Dès 1924, le retour en force de la gauche républicaine au gouvernement à Paris cause déjà de nouvelles vexations pour l’Alsace, où l’on veut araser tout particularisme, non seulement linguistique, économique et social, mais surtout religieux, et donc en finir avec le droit local hérité du Concordat ou de la période prussienne. Dans ce cadre, l’abbé Haegy et bien d’autres clercs alsaciens, déployèrent toutes leurs forces pour s’opposer aux projets de la 3e République. Tout ceci constitue donc le cadre dans lequel la génération de Paul Dungler va connaitre ses premiers faits d’armes de militants. Pour se rendre compte de la vigueur de cette jeunesse en Alsace, laissons Jean Eschbach nous décrire l’atmosphère régnant sur la place Kléber (grande place centrale de Strasbourg) un jour de 1924 :

En Alsace, les menées communistes facilitées par les difficultés économiques trouvèrent un terrain favorable chez les autonomistes et des alliés inattendus chez les Démocrates-Chrétiens. L’arrivée du Cartel des Gauches en 1924 avec son programme de laïcisation contribuera au succès de l’Action Française en Alsace. Dans les manifestations nationales à Strasbourg ou ailleurs, les villages défilaient, curés en tête avec la fleur de lys à la boutonnière. Léon Daudet put au pied de la statue de Kléber, entouré d’une foule immense qui remplissait toute la place, prononcer une harangue salvatrice. Les autonomistes du Heimat Bund aidés des communistes essayèrent, quelques mois après, de prendre leur revanche en organisant une manifestation monstre dans la salle des catherinettes à Colmar. Toutes les associations patriotiques, sous le commandement de Jacques Denisane, lancèrent une contre-offensive où firent merveille les troupes de Paul Dungler. Les gros bras communistes durent se réfugier derrière les barrages policiers venus rétablir l’ordre. Les « français » restèrent maîtres du terrain[…] Le succès populaire des manifestations royalistes en Alsace fit peur au gouvernement et encore plus aux Démocrates-Chrétiens qui voyaient leur rang s’éclaircir dans la province et leurs chances électorales s’amenuiser.

C’est donc de cette jeunesse alsacienne d’après-guerre qu’est issu Dungler, tout comme son frère qui était Croix-de-Feu. Comme on l’a dit, cette adhésion au royalisme d’Action Française était plutôt une adhésion d’estime, de réalisme politique et aussi, d’une adhésion par défaut. Comme tant d’autres jeunes de son temps, Dungler avait d’abord été impressionné par les excellentes analyses politiques et géopolitiques de Bainville et Maurras. Le premier avait prédit la seconde guerre mondiale, l’autre avait prédit le national-socialisme allemand, mais il avait aussi tiré un croquis fort réaliste des principales forces d’influence politiques agitant l’Europe, et plus particulièrement la France. Impressionné, il le fut aussi par l’énorme mouvement que représentaient encore l’Action Française et le mouvement national au début des années 1920. Nous disions aussi, par défaut, dans la mesure où l’Action Française défendait la France, n’attaquait pas le catholicisme (voire le défendait virulemment) et proposait une doctrine fédéraliste propre à intéresser sérieusement les jeunes esprits d’élite en Alsace. En somme, de par son influence et la cohérence de sa doctrine, l’Action Française semblait être une option des plus raisonnables pour les espoirs de ces catholiques alsaciens. Certes, la condamnation, fort justifiée, de l’Action Française par le Saint Siège causa une première remise en cause, mais l’anthropologie nationale et catholique, elle, était bien présente. Puis, comme des millions d’autres français, Dungler avait été enthousiasmé par le grondement sensationnel de février 1934. Mais il fut encore plus profondément désillusionné par l’inaction, ou plutôt l’incapacité de Maurras. Ce lamentable échec demeure un mystère dans l’histoire de la France contemporaine et il eut bien entendu des conséquences directes sur toute cette génération, conséquences que Lucien Rebatet a magnifiquement synthétisées dans Les Décombres. Dungler se présente à la députation de 1936, sans grand succès. Chef d’industrie, il est un homme d’affaire alsacien typique, combinant la bonhommie, la gravité et la plus profonde perspicacité. Dungler sait depuis longtemps qu’à la conjuration qui a conduit à la 1ère guerre mondiale, succède une nouvelle conjuration des démocraties. Celles-ci sont décidées à plonger à nouveau les nations, les peuples et les familles européennes dans la ruine et la mort. Sa génération a grandi, elle est mature. La débandade pathétique de Février 1934 avait bien plus ouvert les consciences que ne le fit le maurrassisme en une trentaine d’années. Il n’est alors plus question de se divertir avec les vaines théories du « maitre ». Chacun se rend compte des conséquences immédiates de l’occasion manquée. Chacun se rend compte, surtout en Alsace, de l’imminence du chaos. En Alsace, comme ailleurs, il n’est plus temps de se préparer doctrinalement. Il est temps de se préparer spirituellement et matériellement, par l’organisation de réseaux discrets et sérieux. C’est l’époque où naissent le Parti National Révolutionnaire d’Eugène Deloncle, puis, à la suite de la dissolution des ligues par Léon Blum, le Comité secret d’Action révolutionnaire. Sans adhérer à ces mouvements, Dungler et d’autres en France, prennent conscience que la 3e République du Front Populaire s’est affermie et qu’il est temps de s’organiser et d’agir différemment. Comme nous l’explique très bien Jean Eschbach, on peut percevoir dans La Cagoule, c’est-à-dire dans l’esprit insurrectionnel et révolutionnaire qu’il revendiquait, le côté « armée » qui manquait aux pittoresques, mais inoffensifs camelots d’Action Française. Indubitablement, le modèle d’organisation très efficace de « La Cagoule » influencera grandement l’organisation du futur « Réseau Martial » en Alsace. Tout ceci se déroule dans un contexte d’extrême tension, liée d’une part à la menace communiste, de l’autre à la menace allemande et enfin, surtout, à l’incurie de la classe politique gouvernementale. C’est bien de cela qu’il s’agit, d’ailleurs : chacun comprend que l’imminence n’est plus au coup de force en tant que tel, mais à la guerre, qui peut venir de tous côtés et qui vient avant tout d’un gouvernement socialiste rempli de traitres, de faibles et de fous. De son côté,  « l’artisan de l’Histoire » qu’est Dungler est alors sur le point de se lancer tout entier dans le combat. Léon Daudet dira de lui : « Ce jeune alsacien ira loin, car il a le feu qui entraîne et la précision qui fixe ».

La précocité de l’organisation de résistance alsacienne de Dungler est plus que remarquable, elle est unique. Ses contacts et sa proximité géographique avec l’Allemagne le conduit à avoir des contacts réguliers dès 1936, avec une mouvance agissant parmi les ministères nazis et conspirant contre Hitler. A partir cette époque, les deux frères Dungler, Paul et Julien, se mettent au service occasionnel des services secrets de l’Armée, à qui ils transmettent de nombreuses informations sur les progressions allemandes. Le cycle des annexions et des invasions allemandes en Europe centrale entre 1937 et 1939 ne fera que confirmer l’abaissement complet du gouvernement socialiste français. Convaincu de la trahison du Front Populaire, Dungler réfléchit déjà à l’organisation du réseau alsacien. Dans son esprit, les choses sont claires : le gouvernement du Front Populaire conduit sciemment la France vers une défaite rapide et lamentable. Il faut donc préparer un réseau prêt à combattre, à renseigner, à agir et surtout à reprendre le contrôle politique là où l’incurie démocratie aura fui en laissant le vide et le chaos. C’est tout le sens de sa première réunion de Juin 1939, où il réunit des camarades alsaciens, catholiques et royalistes, en vue de préparer en cas de défaite, une sorte de chouannerie de l’ombre contre l’envahisseur. Fidèles à leur serment, les participants de cette réunion se retrouveront un an plus tard, en Juin 1940, quelques jours après la débâcle. Ils mettent en application leur promesse.

Clairement, l’appel du Colonel de Gaulle n’a pas été à l’origine de leur action, planifiée depuis un an déjà. Ce De Gaulle était un inconnu pour Dungler et les siens. En revanche, ils connaissent Adolf Hitler, qui passe triomphant par Alsace en juin 1940, passage à l’occasion duquel il annonce sans détours son intention d’annexer la Province. Pendant ce temps, socialistes et démocrates, après avoir conduit la France à la défaite, n’ont d’autre choix que de rappeller l’illustre Maréchal Pétain. Pendant ce temps, aussi, les communistes se conforment avec zèle à l’alliance conclue entre l’URSS et le 3e Reich.

Premier réseau de résistance intérieure ?

Dungler, en montant son réseau dès l’été 1939[2], devient l’un des premiers chefs résistants, sinon le premier. Jean Eschbach indique que Paul Dungler réunit ce jour-là une trentaine de camarades. Des personnes sûres, des notables et des gars du coin qu’il connait de longue date et dont il sait l’engagement certain. C’est ici l’architecture essentielle de ce réseau catholique alsacien, de ce vaste maillage de familles, d’amis, de compatriotes qui, comme des frères, n’ont pas à leur expliquer la discrétion et la fidélité qu’exige la situation. On y retrouve déjà la plupart de futurs chefs de la 7e Colonne, l’autre nom du « Réseau Martial ». Voici un extrait du discours que tient Paul Dungler ce jour-là :

Je vais être plus clair : l’Amérique, les juifs, les milieux influents ; ce sont les loges maçonniques du monde entier ; je ne connais pas le lobby juif[3], mais l’action souterraine des maçons d’obédiences diverses, des fils de la veuve, j’y crois sérieusement. Vous savez que dans nos démocraties modernes, le pouvoir n’est exercé qu’apparemment par des majorités de passage et leurs guignols officiels. Ceux qui gouvernent, ce sont les groupes de pression, les pouvoirs occultes issus des mêmes obédiences. Je vous renvoie à Charles Maurras pour la démonstration. Donc, si ces groupes veulent la guerre, ils l’obtiendront. […] C’est Satan qui mène le bal. […] Quoiqu’il en soit, si un conflit éclate, il faudra non seulement faire notre devoir mais grouper nos énergies pour assurer la victoire commune : le nazisme n’est pas seulement notre ennemi militaire, c’est aussi l’anticivilisation [4].

Simon Epstein, auteur de livres fort pertinents sur la première partie du 20e siècle français, commente à sa manière ce discours :

Ce discours […] met en œuvre deux rhétoriques distinctes, voire contraires : l’une, antimaçonnique, antijuive, anticommuniste, est typique des milieux cagoulards dont Dungler est issu ; l’autre, antigermanique et antinazie, est annonciatrice de la Résistance à venir.

En fait, Epstein exagère sans doute à dessein la pensée de Dungler. Dungler n’est pas antigermanique. Mais, à cause de sa jeunesse maurassienne, mais plus encore, à cause de sa foi catholique, il réprouve aussi bien le bolchévisme que les doctrines du national-socialisme allemand. Enfin, il convient aussi d’être clair : Paul Dungler et tout son groupe ne sont en aucune manière des gaullistes et même plus, ils ne sont pas des « résistants » au sens où l’entend aujourd’hui. Ils rejettent l’action armée imprudente, les attentats et les sabotages. Ce sont des loyalistes qui entendent travailler avec le gouvernement légitime de l’Etat français et leur « résistance » ne s’adresse qu’à l’envahisseur allemand qui vient d’annexer l’Alsace et la Moselle. C’est d’ailleurs là le cœur même de l’action de Dungler : la défense des droits de l’Alsace. Comme chacun le sait, le mythique appel du colonel De Gaulle fut une opération médiatique qui eut peu d’écho, surtout chez des groupes de militants qui s’étaient préparés toute leur vie à subir les conséquences du délitement de « la gueuse ». Aucun d’entre eux n’avait attendu De Gaulle et ils n’avaient jamais entendu parler de lui. Non, Paul Dungler et les siens étaient des loyalistes et leur loyauté allait tout naturellement au chef légitime de l’état, le Maréchal Pétain, dont nous allons avoir à quel point il aida prodigieusement l’action du groupe d’Alsace. Et pour cause, ce groupe était d’une utilité capitale pour le gouvernement maréchaliste. L’action du groupe de Dungler était essentiellement portée sur l’Intelligence : transmission d’informations, aide aux prisonniers, aide aux alsaciens et mosellans fuyant la conscription obligatoire. Sa position géographique stratégique, ainsi que ses relations avec des officiers (notamment à l’Abwehr) et des civils allemands confèrait à Dungler un rôle clef dans le domaine des renseignements. A l’hiver 1940, il est ainsi l’un des premiers français à apprendre qu’Hitler à l’intention d’attaquer son « allié » soviétique dans un futur proche.

De son passé militant, Dungler avait conservé de nombreuses relations, dont le Docteur Bernard Ménétrel, médecin personnel du Maréchal Pétain, ou Gabriel Jeantet, qui lui permettent bientôt de rencontrer le Maréchal en personne. Gabriel Jeantet était un  militant nationaliste de la même génération que Dungler, qui avait longtemps milité à l’Action française avant de passer à la Cagoule après l’échec de février 1934. Par une ironie de l’histoire, il avait combattu en 1940 dans la 4e division cuirassé du colonel De Gaulle. Chargé de mission au cabinet du Maréchal, il sera l’un des parrains de François Mitterrand pour l’obtention de sa fameuse francisque en 1943. Le 23 février 1941, Dungler rencontre donc le Maréchal Pétain. Ce dernier écoute patiemment l’alsacien lui exposer la nature de ses activités et reçoit de sa part le fameux « Rapport Dungler sur l’Alsace ». Le Maréchal ordonne alors qu’on délivre un laisser-passer spécial à Dungler, afin qu’il libre de ses déplacements au cours de ses opérations. Cela était plus que nécessaire en effet, puisque Dungler était alors recherché par la Gestapo. On lui délivre alors un sésame et on le bombarde « inspecteur général des plantations de genets », emploi fictif qui lui permettra de justifier sa présence sur tout le territoire, pourvu qu’il s’y trouve quelque arbuste adéquat à inspecter. Cette rencontre lui confère de nouvelles responsabilités, ainsi ne tarde il pas à être mis en rapport avec l’Organisation de la résistance de l’Armée (O.R.A.) du Général Frère.

Une résistance loyaliste, catholique et maréchaliste

C’est le Maréchal Pétain lui-même qui a financé le Réseau Martial, le plus souvent sur ses propres deniers, et ceci, jusqu’à sa déportation en 1944. Les français d’aujourd’hui sont bien ingrats envers un si grand homme. Jean-Pierre Spenlé affirme toutefois que Londres finançait également le Réseau martial à l’occasion, ce qui montre à quel point le groupe alsacien, par sa position géographique et ses réseaux, était jugé précieux : « Homologué par Londres qui lui alloua un crédit mensuel de 2 millions de francs pour l’exécution de sa mission, il comptait de nombreux agents en Alsace et effectuait des missions d’espionnage ». Retranchés hors d’Alsace dans les environs de Lyon (Couzons-au-Mont-d’Or), Paul Dungler et son compagnon Marcel Kieber créent avec le lieutenant Laurent, le Comité Directeur de la Résistance alsacienne, qui fait liaison entre Londres et le réseau Confrérie-Notre-Dame. En vérité, l’action de Dungler et de sa 7e Colonne demeurera constamment original et indépendant, ce qui explique d’une part sa longévité, d’autre part sa probité. Cela n’allait certes pas sans une certaine nécessité de faire des compromis, qui s’imposaient de toutes manières au fil des évènements. Dungler dut construire son groupe sur un idéal de rassemblement des bonnes volontés patriotiques. Bien que lui-même royaliste et nationaliste, il semble avoir privilégié une certaine laïcité politique, considérant que les querelles idéologiques ne pouvaient que nuire à l’action et à la mission du groupe. En outre, et cela va de soi, Dungler imposait la plus extrême discrétion à tous les acteurs de son réseau. L’alsacien étant généralement d’un naturel taciturne, cela ne posait pas de problèmes. C’est pourquoi, comme Jean-Pierre Spenlé l’explique, « cette organisation de résistance fut l’une des seules à ne jamais être démantelée par l’ennemi grâce à Julien Dungler (le frère de Paul, ndlr) qui était un officier de renseignements, capable de cloisonner un réseau de manière efficace ».

Réunion des chefs de la 7e Colonne alsacienne durant l’été 1944 au châlet Grosskost : MM. Foehr, Kiefer, Eschbach père, Freiss et Kiebler.

Plus tard, Dungler s’opposera frontalement avec De Gaulle et les réseaux de renseignement à Londres : il n’était pas question de fournir le nom de ses camarades de combat et encore moins d’entrer sous le commandement gaulliste. Toutefois, et bien que maréchaliste, il observera une attitude assez similaire à l’égard de l’Etat Français. Son crédo à vrai dire, reste l’indépendance, ce qui convient bien à son identité d’alsacien. Pas question pour lui d’être le pantin ou l’idiot utile de quelque politicien que ce soit. Et puis, Dungler prend de l’âge et il vit dans sa chair, les éternels déboires de l’Alsace, ce qui nourrit en lui méfiance et pragmatisme. À Jeantet, qui le questionne sur ses intentions d’allégeances, il répond par cette remarquable tirade, qui démontre son réalisme profond, sa parfaite lucidité sur les forces en présence et son combat pour sa patrie alsacienne :

Ni à l’un, ni à l’autre ! Je ne choisis pas un camp dans une conjoncture aussi fragile et aussi mouvementée. Le Maréchal sera-t-il encore au pouvoir dans un ou deux ans ? Sera-t-il même encore vivant ? Quant au général De Gaulle, que représente-t-il ? Qui gagnera la bataille d’Angleterre qui n’est pas commencée ? Mon objectif et celui de mes amis est limité à l’Alsace. […] Nous ne voulons plus d’une ingérence dans nos affaires d’un pouvoir central conditionné par ses propres égoïsmes. Bien entendu, nous restons soucieux du sort de la France et nous apporteront notre appui aux vrais nationaux, où qu’ils se situent, à Londres ou à Vichy. Mais nous voulons garder notre liberté d’action. Nous faisons confiance au Maréchal Pétain, mais nous craignons Pierre Laval, un suppôt de Briand, allié aux socialistes allemands. Notre fidélité au gouvernement de Vichy sera toujours fonction de sa politique. Coopération possible même nécessaire, avec ceux qui œuvreront pour la sauvegarde du pays, mais pas acte d’allégeance. [..] C’est vrai aussi pour Londres, J’ai été à bonne école pour savoir que les Anglais, il faut s’en méfier … Aujourd’hui, ils ont besoin de nous, mais demain ? J’y ai envoyé là-bas un ami prendre contact avec les hommes de De Gaulle. On avisera s’il y a une réponse. Ce général n’aurait pas bonne réputation, c’est un politique plus qu’un homme de terrain. 

Il faut le rappeler une fois encore. Dungler n’est pas un antigermaniste primaire, ni un patriotard cocardier. Il est un capitaine d’industrie, un homme d’action, un homme d’expérience, qui a étudié à fond la doctrine politique. Il voit clair dans le jeu des puissants et il pense avant tout à l’Alsace, et à la France, dans cet ordre. Plus le conflit avance, plus Dungler s’inquiète du sort de son Heimat, pour lequel il a monté tout ce réseau de résistance. Lors de la rencontre de février 1941 entre Dungler et le Maréchal Pétain, le fin Maréchal perçoit clairement les inquiétudes du fier rhénan et lui fait cette réponse, de chef à chef :

Trêve de plaisanteries, Monsieur. Je vois que j’ai affaire à un Alsacien de la vieille école à qui l’on peut faire confiance. Non seulement j’approuve ce que vous faites mais je dirai même plus : si vous n’existiez pas, il faudrait vous inventer.

A partir de là, le Maréchal veilla toujours au bon financement de la 7e Colonne dans ses activités, en commençant par un versement de 500.000 francs. Il était normal que Dungler rende cette loyauté au vainqueur de Verdun.

Les faits d’armes de la 7e Colonne

Dans l’action d’intelligence, le principal souci de Dungler est d’entretenir des contacts extrêmement sécurisés avec les factions les plus sûres possibles de la Résistance intérieure. C’est avec le 2e bureau de Vichy, lequel avait été impliqué dans la création de l’Organisation de Résistance de l’Armée, qu’il entretien avant tout ces relations. Si Dungler et sa « 7e Colonne » se spécialisent dans le renseignement et l’exfiltration de soldats français évadés des camps allemands ou plus tard de jeunes malgré-nous en fuite, ou encore de juifs, ils participent aussi à des opérations de très grande ampleur, comme la réalisation de l’évasion du Général Giraud à Königstein en Saxe, le 17 avril 1942. En conséquence, Giraud passera par la Suisse et par l’Alsace avant de rejoindre Vichy, aidé en cela par l’expertise des hommes du Réseau Martial, dont quelques-uns d’entre eux paieront de leur liberté et de leur vie, les maladresses de Giraud lors de l’escapade. Ce qui aura pour effet de faire naitre une rancune tenace de Dungler envers le désinvolte général. Ces morts sont notamment le curé Stamm de Liebsdorf et René Ortlieb. Notons aussi qu’une vingtaine de membres de la famille Giraud seront envoyés en déportation à la suite de cet acte.

Dans le même temps, Dungler continue son activité souterraine en zone libre et excelle dans son domaine, aidé de nombreux alliés restés en Alsace. Parmi ceux-là, le second dirigeant du Réseau Martial, Paul Winter, industriel de Bourtzwiller, lui aussi, ancien de l’Action Française. Il est également aidé par bien d’autres compagnons ou contacts en poste dans d’autres villes françaises de la zone Sud. Dungler entre aussi en contact avec le réseau Combat par l’entremise de son fondateur Henri Frenay, lui aussi issu de la jeunesse royaliste et nationaliste des années 1920-1930. Frenay et son ami Berty Albrecht formeront le Mouvement de Libération Nationale, premier mouvement de résistance intérieure opérationnel en Aout 1940[5]. Premier mouvement de résistance ? Officiellement seulement, puisque l’orientation franchement socialiste et institutionnelle de Frenay après la guerre aidera certainement à placer son mouvement en bonne position dans la mythologie résistantialiste. Issu du Deuxième Bureau de l’Armée à Vichy, Frenay fonde le réseau « Combat » à la fin de l’année 1941, lequel prend une ampleur considérable dans la résistance intérieure. Frenay aurait proposé à Dungler et son Réseau Martial de rejoindre le réseau « Combat », mais là encore, le chef alsacien déclina. Dungler et Frenay continuèrent néanmoins de collaborer à l’occasion. C’est ainsi que Dungler fournira à Frenay une cache pendant plusieurs semaines à Lyon.

Marcel Kibler dit « Commandant Marceau », peu après la guerre (archives privées).

Nous le savons, c’est le réseau Martial qui fut le premier réseau de résistance française, puisque sa création effective a lieu pendant l’état 1939. D’ailleurs, une seconde réunion eut lieu à la fin Juin 1940 dans le Périgord, où Dungler retrouve ses compatriotes alsaciens Paul Armbuster et Jean Eschbach, mais aussi l’abbé de Dartein, précepteur du comte de Paris, qui quant à lui rejoindra Londres assez tôt. Ajoutons à ce premier groupe présent à la réunion du Périgord, le Père Pierre Bockel de Strasbourg et Marcel Kibler, ingénieur textile originaire de Thann et ancien de l’Action Française. Quant à Jean-Pierre Spenlé, malgré-nous évadé, résistant alsacien et ancien des Groupes Mobiles d’Alsace, il situe la formation du groupe au 6 octobre 1940, dans l’usine du Breuil à Saint-Amarin[6].

La mission d’Alger

Fort de l’expérience de son réseau, Dungler est convoqué par le Maréchal Pétain à Vichy au début de l’année 1943. Il y reçoit la Francisque et fait ainsi partie de la même promotion que François Mitterrand. Parce qu’on connait son expertise unique, on lui confie une tâche fort dangereuse : on le missionne pour Alger (qu’il rejoindra à pied selon Bernard Roemer), où il doit porter deux courriers top secrets : l’un pour le général Giraud, l’autre pour le général de Gaulle, lesquels sont à la tête de deux factions rivales. Quant aux américains, ils se contentent encore pour le moment d’observer lequel des deux servira le mieux leur politique. Leurs orientations s’éclaircissent déjà : Roosevelt soutient Giraud, en qui il voit un benêt, et se méfie de De Gaulle, qu’il juge malléable, mais trop instable en raison de ses ambitions personnelles.

Ces ambitions troubles s’affichent clairement à Alger : De Gaulle rejette unilatéralement la demande de réconciliation et de convergence des forces nationales faite par le Maréchal Pétain et transmise par Dungler. Cette situation de division grave qui caractérise l’épisode d’Alger – ainsi que d’autres entre 1940 et 1943, ne permet aucune possibilité d’accord entre De Gaulle et Giraud, ce dernier n’étant pas obsédé par l’ambition politique personnelle. De Gaulle prend l’avantage et Paul Dungler se trouve dans une situation très peu confortable dans le nid d’espions qu’est Alger en ce temps-là. Il s’oppose frontalement à De Gaulle et refuse de se placer sous l’autorité du C.N.R., tandis qu’en constatant les limites politiques de Giraud, il est profondément déçu par ces médiocres batailles d’influences et d’ambitions.

Le passage de Dungler à Alger entre 1943 et 1944 sera donc particulièrement troublé par la compétition intense entre gaullistes et giraudistes. Alors que l’Organisation de la Résistance Armée finit par se joindre à De Gaulle en Octobre 1943, Dungler n’entend toujours pas se placer lui et son réseau, sous l’autorité du Comité Français de Libération Nationale. Cette attitude farouchement indépendantiste lui vaut alors l’inimité des majoritaires du moment, qui le soupçonnent d’être partisan de Giraud, qui est pourtant déjà neutralisé. Mais Dungler n’oublie pas ce pourquoi il se bat depuis le début : les intérêts des provinces d’Alsace-Moselle. Il formule des demandes auprès des responsables militaires gaullistes pour convenir du calendrier des opérations de libération de l’Alsace par les forces alliées. Son souhait est surtout d’obtenir une libération rapide de sa région.

Paul Dungler, vers 1939.

A Alger, les américains sont impliqués dans la plupart des tractations secrètes, et Dungler, qui s’est déjà fait remarquer fin 1940 pour avoir transmis l’information sur l’attaque allemande contre l’URSS, ne manque pas d’être contacté par les américains (notamment l’ambassadeur Pinkney Tuck), qui lui offrent de travailler pour les services des affaires étrangères au poste de conseiller du président Roosevelt pour les affaires allemandes. Proposition alléchante qu’il décline. Il est également approché par le Général Revers, qui le sollicite afin qu’il mette Tuck et l’OSS en relation avec l’Abwehr (le contre-espionnage allemand). Il faut comprendre qu’à cette époque, les américains pariaient encore sur un éventuel renversement d’Hitler au profit d’un nouvel armistice occidental offrant la neutralité pour la France du Maréchal Pétain et permettant de mettre en place une lutte commune contre le communisme à l’échelle européenne. L’histoire, hélas, fut tout autre, comme nous le savons. De Gaulle avait fort mal pris l’intransigeance et l’insubordination du précieux Dungler. Dans un contexte périlleux de luttes d’influences, il s’en méfiait d’autant plus que Dungler paraissait trop proche de Giraud ou du Maréchal Pétain. Les gaullistes tentèrent en vain de l’assigner à résidence à Alger. Pire, il échappa de peu à un attentat la même année.

Arrestation de Dungler et épopée finale de la 7e Colonne

C’est l’OSS qui se chargea d’organiser l’exfiltration de Dungler vers la France, avec la collaboration de proches de Giraud. C’est ainsi qu’il sera parachuté avec succès le 8 janvier 1944 dans les environs de Besse-en-Chandesse dans le Puy-de-Dôme. Il se rend à Nice fin janvier, où il doit rencontrer deux agents de l’Abwehr, lors d’un rendez-vous organisé par Jeantet et un certain comte Couitéas de Faucamberge. Hélas, Himmler, qui se méfiait de plus en plus, fit capoter l’entrevue en envoyant deux de ses agents aux trousses de ceux de l’Abwehr. Jeantet s’en tira et regagna Vichy, tandis que Dungler est arrété, placé en résidence surveillée, puis envoyé dans un camp de concentration tchécoslovaque, à Eisenberg où il y retrouvera le Docteur Menetrel.

Avant son arrestation, l’énergique Dungler avait tout de même eu le temps d’œuvrer aux derniers préparatifs de la troupe qui prendra la suite de la 7e Colonne : les Groupes Mobiles d’Alsace, unités formées entre novembre 1942 et novembre 1943 et composées d’alsaciens réfugiés en zone libre. Elle se subdivise en GMA-Sud pour les alsaciens réfugiés en Dordogne et dans le sud-ouest, en GMA-Vosges pour les groupes d’Ornant et de Kibler et en GMA-Suisse, pour le commandant Georges. Ces groupes, dont la section « Sud » deviendra la Brigade d’Alsace Lorraine en Septembre 1944, sont tous issus du réseau Martial. Malgré la déportation du chef Paul Dungler, le réseau continue à s’activer et ses cadres historiques, le père Pierre Bockel, Germain Muller, Marcel Kieber, Bernard Metz et bien d’autres, sont désormais officiellement commandés par le « Colonel Berger » alias André Malraux, lequel ne jouera jamais un grand rôle et déléguera en fait le commandement au lieutenant-colonel Jacquot.  Cette singulière équipée, également nommée alors « brigade très chrétienne » en raison de sa forte composante catholique, s’illustrera dans d’épiques combats dans les Vosges, notamment à Dannemarie et à Strasbourg. C’est aussi à cette brigade que l’on doit le sauvetage du Retable d’Issenheim, l’un des plus beaux joyaux de l’art chrétien d’Alsace.

A partir de début Juin 1944, le Comité directeur de la résistance alsacienne se prépare au débarquement annoncé par Londres. Les chefs historiques de la 7e Colonne, Kibler et Eschbach, font la jonction avec les responsables FFI Alsace au chalet Grosskost le 17 juin. Une seconde réunion du 26 Juillet 1944 aboutit à la nomination des chefs de la 7e Colonne aux principaux postes de commandements des FFI Alsace-Moselle. Ensemble, ils se tiennent prêts à l’offensive finale qui les couvrira de gloire, mais qui coutera également des centaines de vies parmi les leurs.

Paul Dungler finit par être libéré de sa captivité le 7 mai 1945. Il rentre en Alsace dans un anonymat presque complet. Lui, le premier résistant d’Alsace, est brièvement inquiété lors de l’épuration par quelques arrivistes de la dernière heure. Mais la renommée de Dungler est trop grande pour que ces misérables menaces soient prises au sérieux. Pierre Pujo rapporte que le gaulliste Jacques Soustelle l’a également empêché de témoigner au procès du Maréchal Pétain. Le pouvoir gaulliste, allié aux communistes et aux démocrates libéraux, entendait occulter l’histoire réelle de ces dernières années et fit tout pour que les français ne sachent pas tout ce que le Maréchal avait fait pour la sauvegarde des interêts français. Dungler pourra néanmoins témoigner au procès du Docteur Ménétrel. Il s’en retourna ensuite dans son pays natal, pour lequel il s’était battu depuis le début. Il meurt le 25 aout 1974 en Alsace.

Conclusion

Longtemps oublié par l’historiographie alsacienne, son combat et celui de tant d’autres français catholiques, nationalistes et monarchistes, fut largement réhabilité au cours des années 2000 par un certain nombre d’études visant à réfuter les mensonges de la mythologie résistantialiste mise en place par une gauche socialiste qui n’avait presque jamais pris part à cette aventure. Parmi ces études, citons Bernard Reumaux, dans le numéro 114 des Saisons d’Alsace, Dominique Venner dans son Histoire critique de la Résistance, François-Marin Fleutot dans Les Royalistes dans la Résistance, Jean Eschbach fils, dans « Au cœur de la résistance alsacienne » ou encore Simon Epstein dans « Un paradoxe français ». Ce n’est qu’en octobre 2017 que la ville de Thann inaugura une allée au nom de l’un de ses plus illustres citoyens. Il vaut mieux tard que jamais. Nous n’oublions pas plus les autres chefs de la 7e Colonne, dont le parcours sera aussi à faire connaitre aux jeunes générations : Paul Winter, Marcel Kibler, Jean Eschbach, Julien Dungler ou d’autres anciens des Brigades Alsace Lorraine : Bernard Metz,  Antoine Diener-Ancel, Louis Haeringer, Emile Baas, Camille Clauss, Etienne Juillard.

Paul Dungler, lors d’un défilé d’anciens combattants.


Bibliographie

PÈRE PIERRE BOCKEL, L’Enfant du rire, Grasset, 1973.

JEAN ESCHBACH, Au cœur de la Résistance alsacienne, Le combat de Paul Dungler, Jérôme Do Bentzinger éditeur, 2003.

BERNARD REMAUX, Qui était Paul Dungler ? Enquête sur le premier résistant alsacien, Saisons d’Alsace n° 114, Ed. La Nuée Bleue, Strasbourg, hiver 1991-1992.

[1] A partir de l’invasion de la Rhénanie en Mars 1936, Dungler s’alarme de plus en plus de la situation alsacienne et française. Il est également en relations commerciales avec des industriels allemands, ce qui lui permet de palper l’ambiance de la société d’Outre-Rhin.

[2] Dès fin Juin 1940 selon Jean Eschbach, dès Septembre selon Epstein. L’affirmation d’Eschbach est la plus probante. Rappelons que Dungler organisait déjà des réunions en 1939 avec ses camarades en prévoyant déjà la lutte à venir.

[3] Intéressant : Simon Epstein indique en bas de page que le terme « lobby juif » n’était pas usité à l’époque. Dungler en serait à son avis le premier utilisateur.

[4] EPSTEIN Simon, « Un Paradoxe français, antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la résistance » Paris, Albin Michel, 2008, coll. « Histoire », p.405.

[6] SPENLE Jean-Pierre, Une page de la résistance en Alsace : les Groupes mobiles d’Alsace, mars 2003, http://www.crdp-strasbourg.fr/data/histoire/alsace-39-45b/temoignage_gma.php?parent=11